Avertir le modérateur

dimanche, 08 avril 2007

Errare humanum est

    

medium_superman.jpg
"Alors, répète après moi mauviette: le bordeaux, y'a pas meilleur."

    Au début, cela ne m'apparut pas comme une évidence, même si je l'avais bien remarqué depuis un certain temps. En fait,  j'avais peur d'être en train de sombrer dans l'inimaginable: une espèce de paranoïa me plongeant dans une situation qui n'avait, tout bonnement, aucun fondement.

    Cela commença au lendemain d'une note réalisée sans pitié sur vinsurvin contre une pauvre bouteille d'un Saint-Emilion que l'on m'avait servi dans un restaurant et que j'avais trouvée d'une tristesse incomparable. Je reçus en effet cet e-mail que je pris pour un spam, a priori. L'identité de l'expéditeur était pourtant attrayante: Dionysos. Quoiqu'il en fut, le sujet et l'aspect quelque peu équivoque de ce courriel m'intriguèrent: Cave ne cadas. Prends garde à la chute. Je méditai quelques secondes sur ce sujet. Prévenant? Prémonitoire? Excommuniant? Je ne pris pas la peine de presser la touche delete et éteignis l'ordinateur, se faisant tard. Le lendemain soir, Dionysos m'avait encore mailé. Cette fois-ci, le sujet disait : Dies irae. (Jour de colère). L'anathème serait-elle entrain de s'abattre sur moi? Encore une série de mails envoyés en random. Aucun intérêt. Je ne m'abaisserai pas à lire ce genre de courrier conspirateur. Le jour suivant, l'expérience se répéta. Sujet: In vino veritas. La vérité est dans le vin. La récurrence des messages et leurs sujets ne me rendirent pas plus perplexes que cela. Bien au contraire. Je me dis que si quelqu'un avait décidé de me faire peur et de mettre ma famille en péril, je saurais faire face. Dans la grande lignée des grands combattants qui composent ma famille, je m'élèverais devant l'adversité. Mon arrière grand-père avait failli faire 14-18, si seulement ce maudit panaris ne l'avait pas bloqué au fin fond de la Bretagne Armoricaine ; il aurait réglé le compte de plus d'un poulets sur le front, (il était appelé en tant que cuisinier).  Mon grand-père, tel un détenu d'Alcatraz ou de Prison Break, avait réussi à s'échapper de la mairie de Chatelaudren (22) lors des réquisitions de 44. Après une  cavale héroïque de l'ordre de vingt longues et éternelles minutes à travers la ville, il fut déporté. Au 41ème R.I de Rennes. Service propreté. Alors, ce n'est pas un failli mail de rien du tout qui allait me faire peur. A moi F.L.G. Ainsi, en refusant l'ouverture des mails, pour des raisons purement stratégiques, je laissai l'ennemi continuer à s'enferrer dans son tour de passe-passe. Il finirait bien par se découvrir et faire une erreur fatale. Je me remémorai alors mon grand-père me disant: "Attends que l'ennemi fasse un faux pas, mon petit fils. Et là, seulement là, tu le cueilles en beauté ce célérat. Comme moi en 40 avec ce brochet de 80cm." "Grand-père, c'est quoi un broché?" lui avais-je alors demandé. "Un monstre qui faillit un jour me coûter la vie." "Wahou!!! T'es vraiment trop fort grand-père!!".

     Quelques jours plus tard, c'est mon téléphone portable qui se mettait à faire des siennes. Je me mis à recevoir des textos d'un numéro inconnu. Je me rendis compte également que l'heure de réception des sms était très précise: 20H20. En substance, le premier tint à peu près ce langage: Omne ignotum pro terribili. Tout danger inconnu est terrible. Puis vint un second: Ut sis nocte levis, sit cena brevis.  Si tu veux passer une bonne nuit, ne dîne pas longuement. Mon sens aigu de l'analyse me dit que le danger semblait se rapprocher et qu'il ne fallait pas traîner à table ce soir là et revenir rapidement devant mon ordinateur pour voir l'étau se refermer autour du corbeau. Ce que je fis. Mais rien ne produisit. Cependant, de un message par mois, la fréquence passa à un par semaine puis s'accéléra pour atteindre l'unité quotidienne. Et toujours ces messages en latin. Autant j'avais pris ces premiers messages avec une certaine indolence, autant l'espacement de plus en plus réduit entre chaque message me rendit, pas anxieux, loin de là, juste un petit peu circonspect. Je me dis que peut-être était-ce lié à vinsurvin et que je devrais vinum aqua miscere, soit: mettre un peu d'eau dans mon vin. Il fallait donc revenir à des choses plus classiques, comme des bons plans à Paris, de vrais conseils autour du vin, de vraies critiques sur de modestes flacons découverts dans le fin fond du Gers. C'est ça que les gens attendaient. Et c'est ce que ce fantom@s essayait de me faire comprendre.

     Puis, les sms cessèrent d'émettre. Les mails n'apparurent plus. L'ennemi sentit qu'il ne parviendrait pas à me faire vaciller d'un centimètre. Les bonnes vieilles méthodes qui avaient fait de mes ancêtres des héros s'avéraient infaillibles une fois de plus. Merci Joseph! Merci Alphonse! Mais c'est par un beau matin d'octobre, quelques jours après cette sordide histoire, que je tombis nez à nez, sur le palier de l'appartement, avec un grand gaillard moustachu, affublé d'une salopette bleue et ne respirant pas franchement la fraîcheur automnale.

     "Bonjour, Monsieur," lui adressai-je l'air vaguement intéressé et fort incommodé par cette anachronique odeur de sarments brûlés sur un paillasson parisien. "Vous venez pour le ramonage je présume? Très bien, entrez, je vous en prie..."

    "Mé, pas du tout mom bong monsieur! Je suis Rollang Lepied," m'apprit le quidam dans un accent du sud.

     "Rolland Lepied..." m'interrogeai-je à voix haute. "Oh, je suis désolé, je ne vous remets pas! Vraiment navré."

    "Et bieng moi, je me remets doucemeng du torchong que vous avez écrit sur mon ving dans votre site innternet de merdee."

     Je compris de suite que j'étais victime d'un règlement de compte et que je me trouvais face au producteur de cet imbuvable Saint-Emilion que j'avais critiqué avec une certaine véhémence sur vinsurvin quelques temps auparavant. Avant d'ailleurs que ne commence la traque sur ma boîte mail et sur mon portable. Le "viticulteur" m'avait retrouvé et j'allais passé un sale quart d'heure.  Le bordelais eut d'ailleurs beaucoup de chance: je n'eus pas le temps de réfléchir sur la technique que mes ancêtres auraient adoptée devant pareille situation. Effectivement, je me réveillai deux jours plus tard intubé dans une chambre de l'hôpital Bichat, le nez en forme de fraise. Mais vraisemblablement pas pour avoir dégusté le vin de mon ami girondin.

Nouvelle publiée le 15/12/2006. Tous droits réservés vinsurvin.

jeudi, 22 mars 2007

Tautou foiré, normal ch'uis canet.

medium_Ensemble_c_est_tout.jpg
Audrey Tautou et Guillaume Canet, dans Ensemble, c'est tout, actuellement sur les écrans.

En me rendant Cour Saint-Emilion ce matin, j'ai saisi le Matin Plus abandonné à sa propre cause sur une banquette de la ligne 14. Pas que j'allais déjeuner au Chai 33 (ce restaurant où l'on va choisir tout seul sa bouteille à la cave), ni aux Elles (cuisine entre France et Vietnam, ou peut-être l'inverse) et encore moins au bar à vin Nicolas (temple des vins de négociants). Juste une course à faire à deux pas de chez Noos ou un millier de personnes poirotteraient sous la pluie munis de décodeurs, factures et autres têtes pas franchement ravies d'être là.

Pas mes idoles. J'ouvris donc ce "journal" gratuit et tombai sur la photo (ci-dessus) illustrant un maigre article non signé et intitulé L'union fait la force. Je ne puis m'empêcher de me dire qu'il ne donnait vraiment pas envie d'aller voir ce fim. Pas que je n'aime pas Tautou dont la filmographie est encore maigre et très variée donc difficile à  juger (son meilleur rôle étant pour moi dans Vénus Beauté de Toni Mashall, pour le reste...). Pas que je n'aime pas Canet qui en tant qu'acteur n'est ni transcendant ni mauvais (va pour Mon Idole et Joyeux Noël, mais bon...). Il se révèle davantage derrière la caméra avec Mon Idole (avec l'excellent François Berléand) et bien sûr le grand Ne le dis à personne.

Faillance de piscine municipale. Au premier coup d'oeil, c'est la photo en elle-même que je trouve rédhibitoire. Une impression de tristesse et d'ennui s'en dégage. Regardez-le, lui, à droite, ce paltoquet: il ne ressemble à rien! Il ferait presque pitié. Il trinque sans regarder sa partenaire, pas rasé ni coiffé. Et puis enlève tes mains de tes poches, c'est pas poli. Il a l'air de s'emmerder, blasé et presque réticent à l'idée de boire un verre avec mademoiselle. Habillé de noir, au bord de la dépression, comme elle. Le noir: symbole de tristesse et de deuil. Elle s'efforce de le regarder, d'esquisser peiniblement un rictus, par politesse ou par convention. Et ce décors! Une vulgaire gazinière, un frigo, de la faillance de piscine municipale au mur: on se croirait en 1973. Remarquez cette lumière en arrière plan, entre les deux personnages, normallement symbole de vie, de joie, d'amour. Ici, elle est fade, prête à lâcher et n'a pour fonction que d'éclairer la casserole de ravioli qui cuit sur un feu agonisant. 

Tue-l'amour. Cependant, à bien y regarder, l'expression de l'acteur traduit, ou trahit, parfaitement l'état d'esprit dans lequel il se trouve à ce moment précis et notamment ce qui le chagrine. Car, effectivement, quelquechose le chagrine profondément. Si ce n'est le fait que son amie vient certainement de lui servir un banal verre de Bordeaux (moi aussi je ferais la gueule à sa place), le comédien est en fait très mal à l'aise à l'idée de boire dans un verre à ballon: le tue-l'amour par excellence. Laid, has-been, impossible à tenir, faisant baver au contact de la bouche, démolissant les arômes, conservant la chaleur voire la démultipliant, ce récipient doit impérativement sortir du paysage oenologique français. Par ailleurs, si l'on imagine que le jeune homme s'est pointé chez la fille avec un magnifque Vosne-Romanée de son année de naissance à elle (quoi qu'un peu foncé dans le verre pour en être un) où un superbe Chateauneuf du Pape (à 3 chiffres avant le €), on ne peut que compatir face à l'abattement, l'affliction et la consternation de notre acolyte. Notre personnage ne fuit donc pas le joli minois de sa partenaire: il se trouve simplement en état de liquéfaction du fait du drame qui se joue devant lui et dont il est la victime. Adieu arômes, fruits et parfums des bords du Rhône. Bonjour le vin chaud, fade et insipide que l'on n'utiliserait même pas pour un bourguignon. Doit-on y voir en plus et par extension métaphorique que cette fille s'avèrera d'un ennui profond pendant et après le repas? 

Un talent incomparable. Rédhibitoire est donc la photo car navrante est la situation dans laquelle se trouve notre personnage. Bravo donc au metteur en scène et aux acteurs qui à travers un simple verre à ballon apportent une dimension et une dramaturgie shakespearienne à cette scène (la scène du ballon), nous déployant au passage un talent absolument incomparable. Rien que pour cette scène, j'irai voir ce film. Si elle n'a pas été coupée au montage.

jeudi, 11 janvier 2007

Le Miraculé.

CET HOMME EST UN MIRACULE !

Coincé 24 heures dans son ascenseur, un parisien doit son salut à deux bouteilles de vin.

Il est 19hOO, mercredi soir dernier, lorsque Fanch Le Gwin-Ru, originaire des Côtes d’Armor, et demeurant dans le 17ème arrondissement de Paris, descend dans sa cave pour y chercher du vin. Grand amateur de bonnes choses, il reçoit des amis ce soir là, et il est «hors de question de ne boire que de l’eau, car comme dit le proverbe breton al lind zo mad evid am tremen gwad, les orties, c’est bon pour la circulation sanguine !» Devant ses nombreux Grands Crus (Grand Vin de Bordeaux 2002, Cuvée des Chasseurs 2005, Château Margot 2012…), le choix n’est pas facile d’autant plus qu'un de ses invités s’y connaît en vin car «il va au camping de Saint-Emilion tous les ans depuis vingt cinq ans.» Après mûre réflexion, M. Le Gwin-Ru remonte de sa cave vers le rez-de-chaussée, se léchant déjà les babines et espérant que son "Vin des Celliers du Caveau de la Tonnelle" fera des heureux.

Une terrible épreuve. Alors qu’il referme la porte de l’escalier donnant sur la cave, Fanch croise Madame Wang qui lui adresse ses meilleurs vœux en chinois : «Enfin, je pense,» avoue le néo-francilien. Bien décidé à retrouver ses convives, il appelle l’ascenseur et patiente trois, quatre minutes. Il est 19h22 et M. Gwin-Ru ne sait pas encore que dans quelques minutes il va vivre une terrible épreuve. Que sa vie va basculer. Il ignore que derrière cette porte rouge, c’est à la rencontre de l’enfer qu’il s’en va. L’ascenseur arrive : il monte dedans. La porte rouge grince et se referme derrière lui. Le rideau de fer patine, ripe et replie ses deux battants.

De très bons amis. A présent, M. Gwin-Ru est seul dans cette cage de 1 m2, seul dans l’ascenseur fou, seul face à son destin. Acte banal et quotidien, il presse le bouton « 6 ». Mais ce n’est pas vers le 6ème étage que monte l’hôte. Non. C’est vers l’inconnu. Passé le 2ème étage, l’ascenseur fait des soubresauts et s’arrête. « A ce moment-là, je me suis dit qu’il faisait encore son capricieux et qu’il allait repartir, comme à l’accoutumée. Sauf que là, il est resté en plan.» Monsieur Gwin-Ru rappuie sur le « 6 ». Rien. De nature calme, il appuie sur le « 0 », puis le « 6 » de nouveau, puis le « 2 », le « 3 »… « Je ne me souviens plus si j’ai pressé le « 4 » ou le « 5 » après ». L’ascenseur refuse de bouger. M. Gwi-Ru décide alors d’appeler au secours : « Même avec mon Suisse sur moi, je n’ai pas réussi à trafiquer le boîtier. Alors j’ai appelé. Enfin, j’ai vite hurlé. » Du sang-froid, du courage, un calme rare, notre héros va patienter. « Je me suis dit, mes invités vont bien se douter que quelque chose ne tourne pas rond et ils viendront à ma rescousse. Ce sont de très bons amis. » Mais personne ne vient. Tout le monde s’en fout. 

Une vraie lessiveuse. Prisonnier dans sa boîte, le brave homme va voir les heures défiler et personne ne venir. Il est maintenant 2 heures du matin. Il a faim. Il a (surtout) soif et il est toujours seul entre les mains d’un ascenseur qui menace de ne pas s’ouvrir bientôt. Grâce à son Suisse, il décide d’ouvrir une bouteille de vin. Puis la deuxième. « J’avais vu dans une émission que le vin est très nourrissant. Mais plus le temps avançait, plus je sentais l’ascenseur bouger, puis monter, descendre, tourner, pivoter : une vraie lessiveuse.»

On peut toujours compter sur ses amis. 24 heures se sont écoulées et enfin le calvaire de M. Gin-Ru va prendre fin lorsqu’un livreur de sushi va littéralement tomber sur le prisonnier, ivre mort, mais vivant! « Je ne remercierai jamais assez Monsieur Yamaha pour m’avoir sauvé la vie. Et cet excellent "Vin des Caveaux de la Tonnelle du Cellier".» Et vos amis dans tout ça ? « Ils ont dîné sans moi (et ils ont bien fait) et puis ils sont redescendus par l’escalier de service, i-pod sur les oreilles, c’est pour ça qu’ils ne m’ont pas entendu ! Mais ils m’ont appelé trois mois plus tard pour prendre de mes nouvelles. On refait une bouffe la semaine prochaine. Mais dans la cave cette fois-ci, je n’ai pas envie de me faire avoir une deuxième fois! »

 

mercredi, 10 janvier 2007

La Justicière.

medium_zorro_poster.jpg

 

     "Ecoutez, Monsieur, nous n'allons pas nous fâcher pour si peu!", essaya de tempérer l'homme qui faisait 1 bon mètre 90, portait une barbe en collier, un imperméable beige clair et des lunettes de la sécurité sociale. Il avait un côté Inspecteur Gadget. Surtout avec ses cheveux un peu longs et gras.

     "Pour si peu? Non mais écoutez-moi ça!" répondit l'autre client, petit, râblé, ventre protubérant, cheveux rasés, jean's pantashop, tennis Nike, bomber noir (intérieur orange).

     "J'avais la main sur cette caisse bien avant vous, il est donc normal que je j'aie la priorité sur vous, que je m'en saisisse et que j'aille la payer", argumenta, posément, l'homme qui faisait 1 bon mètre 90. "Vous comprenez?"

     Le petit homme râblé cherchait ses mots. Il fit deux pas en arrière, à la manière d'un rugbyman s'apprêtant à transformer un essai, simplement pour diminuer l'angle d'inclinaison de sa tête qu'il lui fallait sacrément hôcher pour regarder le grand homme dans les yeux.

     "D'accord, mais je l'ai vue avant vous," bégaya-t-il.

A ces mots, le grand homme éclata de rire. Son rire semblait saccadé mais l'intervale entre chaque "ah" était extrêmement régulier, comme calculé, maîtrisé.

     "Voyons, mon vieux," dit-il, "ceci n'est pas un argument! Ce qui compte, de facto, c'est qu'on ait le produit dans les mains. Et vous, tout ce que vous avez dans les mains, c'est un..." Il s'interrompit et chercha le terme adéquate. "Une besace? Une musette..."

     "Une sacoche," coupa le petit homme. "Bon sang, mais, j'ai toute ma belle-famille qu'arrive de Calais dimanche. J'fais un bourguignon, et du bourgogne à 1,35€, j'en trouverai pas ailleurs. Du bon en plus! Alors, bon, faites un effort quoi!"

     "Je suis navré mon bon monsieur."

     "Mais vous là, avec votre imper, vous avez pas besoin des soldes pour acheter du vin."

     "Préjugé. Argument irrecevable. Veuillez circuler, manant."

     "Ni maint'nant, ni jamais! Allez, on coupe la poire en deux, soyez pas vache quoi..."

     "Epargnez-moi ces familiarités, mon vieux. Hors de mon chemin, scélérat!"

Une femme, également de petite taille et à la surcharge pondérale plus que doûteuse, avait suivi la conversation. Elle s'approcha du petit homme et s'adressa au grand en vociférant:

     "Mais laissez ce vieux croûton. Cherchez pas, il en a méme pas besoin de'c'te vin. Il â jus' vu qu'vous été en train de tourner autour et il l'ô pris rien que pour vous emmerder, çô c'est sûr."

     "Vous êtes du nord, vous?" lui demanda le petit homme, pendant que le grand homme se défilait.

     "Ouè. Eperlecques. Connaissez?"

     "Vous parlez! Ma belle femme est du Portel! Bon, c'est pas'l'tout, mais j'ai encore des courses à faire, et j'ai toujours pas le vin," dit-il en s'éloignant.

     "Le Portel! J'connais! J'été en formôtion lô-bô!" s'extasia la petite dame.

     "Ok, super, faut qu'j'y aille là! Merci, au revoir!" Puis il saisit son sac et longea l'allée, passant sous l'inscription "Vin de Pays de l'Aude à 0,99€ le Litre!!! Difficile de battre un... Champion!"

     "Môsieur'm'demande de'l'laisser ôlors que j'vieeens pour l'éder?" beugla l'Eperlecquoise. "Et si j'lui dis que je sais ou qu'y'en a d'aut' moi du bourgonne à 1,35 dans Champion, i'm'dit encore de m'bôrrer?"

     "C'est pas ce que je voulais dire. Mais je suis vraiment pressé," s'excusa le petit homme. "Alors comme ça, la 'tite dôme d'Eperlecques va'm'trouver du bon bourgonne ô pô cher?"

     "Direc'! Sus moi!" dit la dame tout en faisant un signe de la tête indiquant la direction. "Au fait, moi, c'est Zoé."

     "Jean-Claude."

Clopin-clopante, elle se dirigea d'abord vers une caissière à qui elle chuchotta brièvement quelques mots à l'oreille. La caissière acquiesça. La petite dame regagna le petit homme et lui fit signe de la suivre d'un coup de sifflet peu discret. Elle sillonna les allées, manifestement à la recherche de quelquechose de très précis. Tout à coup, elle se figea.

     "Chuuuut!" fit-elle. "Res'lô. "Pas bouger." 

Caché dans le rayon produits ménagers et autres, derrière les rouleaux de papier hygiénique d'où se dégageaient ces odeurs d'amidon, de camphre et de menthol qui vous saisissent l'appareil nasal et vous asphixie en une fraction de seconde, le petit homme observa la scène. Il vit le grand homme du début stationner son caddie devant les surgelés, faire quelques pas de côté et pencher tout son long dans le bac "produits préparés". A ce moment là, la petite dame s'approcha à tatons vers le caddie du grand homme, y plongea ses mains et se saisit du carton de bourgogne tant convoité. Puis, elle courut retrouver son acolyte.

     "Maintenant, tu vô à la caisse 1, toute à gôche, pace que i't'verra pas é que c'é Monique, une copine, elle est dans le coup."

Ebêté mais ravi, le petit homme remercia la dame et se dirigea vers la caisse sans demander son reste. La petite dame, elle, retourna dans le magasin et s'arrêta auprès de deux femmes qui se disputaient un lot de dix boites de cassoulet à - 80%.

mardi, 09 janvier 2007

Champagne!

medium_cremant8.jpg

    "Ecoutez, pas que nous ayons marre du champagne, (Jean-Philippe a fait son stage ESEC chez Veuve Cliquot!), disons que..."

A ces mots, Yvonne Le Ful, richissime baronne ayant fait fortune "dans les affaires", s'interrompit, saisit sa coupe de champagne dans sa main la plus ornée de bagues, l'approcha de sa bouche (elle n'avait pour ainsi dire pas de lèvres), trempa ces minuscules dernières, prit un air circonspect, puis satisfait, posa son verre, s'éclaircit la gorge et poursuivit dans un silence que seule la grosse horloge rococo ne vint troubler, d'un "ting" annonçant la demie-heure.

    "Qu'étais-je entrain de dire? Diantre, je perds la mémoire!" dit-elle en s'épenchant sur le jeune Hubert de Vaul-Lessac.

    "Vous disiez que que vous n'êtes pas tout à fait lasse du champagne mais que..."

La maîtresse de maison l'interrompit sans même s'excuser de son manque de tact, et continua sa théorie.

   "C'est cela, oui. Le champagne, disais-je. Disons que pour apprécier ses bulles, il faut savoir sortir de la sienne!" Puis elle s'esclaffa, prenant ses invités à partie. "Ses bulles, la sienne, sortir de sa bulle... n'est-ce pas là une belle marque d'esprit?"

De concert et de façon convenue, les invités se mirent à pouffer. Tous sauf un. Henri Lavigne, l'homme à tout faire de Madame Le Ful. Affligé par le spectacle qui s'offrait à lui et usé par le narcissisme de son employeur, l'homme dans le style gentleman farmer, se leva et s'excusa d'avoir à quitter cette délicieuse assemblée (bien que "fine équipe" eût été plus approprié si on était prêt à lui pardonner ce léger écart de langage), car il devait se rendre en Champagne, afin de finaliser un accord avec un grand groupe Indien.

   "Ah, les affaires! La passion d'Henry! Mais, cela me revient, n'étiez-vous pas sur le point de nous débarrasser de ce vieux manoir en Toscane afin d'acquérir un château dans le bordelais?" l'interrogea Yvonne en prenant bien soin que l'assemblée l'écoutait.

    "Effectivement, madame, les procédures sont en cours." Répondit non sans gêne l'homme longiligne, aux joues creusées et au teint blaffard.

     "Ce faquin! Il ne me dit rien! Quel dommage d'avoir à se séparer d'un si beau site. Vraiment, cela me fendra le coeur. Enfin bon, puisqu'il doit en être ainsi."

     "Vous serez ravie du résultat, madame. Les contacts progressent.  Pour l'heure, je crains qu'il ne me faille prendre congé de vous et de vos amis, madame," dit-il, s'excusant presque, "la route est longue jusqu'Epernay."

     "Faites, Henry, faites!" Puis elle lui fit signe de se pencher vers elle. "Et n'oubliez pas de me tenir au courant pour notre petite affaire, mon bon Raisin," lui glissa-t-elle en le retenant par le bras mais sans prendre la peine de se lever.

     "Notre ami a promis de me ramener  six caisses de Dom Pérignon 1959," chuchotta-t-elle à l'assemblée qui prit un air intéressé mais ne sembla manifestement pas comprendre de quoi il en ressortait vraiment. L'homme lui adressa un regard complice et lui baisa la main avant de saluer les quelques convives, qui, à leur tour, adressèrent leurs "bonne route!" et autres "au plaisir!" avec l'hypocrisie dont il faut faire preuve en pareille situation. 

     "Au fait, quand serez-vous de retour parmi nous mon Raisin?"

     "Dès potron-minet, madame."

     "Soit! Et ne soyez pas trop fesse-mathieu en Champagne, il me les faut ces flacons, il me les faut!"

Monsieur Lavigne, "Raisin" effectivement comme cette chère Yvonne l'appelait (lui la surnommait secrêtement "le fut"), était déjà dans le hall de la "mansion" lorsqu'il entendit résonner un "Et bonne route!" Et bonne route, se répéta-t-il, mimant le visage de sa patronne. Cela faisait trente ans qu'il travaillait pour elle. Si le travail en lui-même était agréable (nombreux voyages, dégustations diverses et variées, bon salaire, logé, nourri, blanchi...), nombreuses étaient les situations qui le mettaient hors de lui, notamment lorsqu'elle le prenait pour son faire-valoir. Combien de fois ne s'était-il pas avoué vivement le moment où elle sera six pieds sous terre. Combien de fois s'était-il entendu dire "pourquoi donc n'est-ce pas elle qui a avalé ce satané bouchon?"

Madame Le Ful courait les mondanités et ne manquait pas une occasion pour organiser une réception. Fût-elle futile. Cela ne se produisait d'ailleurs jamais sans une certaine émotion. Mais la fête pansait ses peines et ses doutes, et permettait, au moins, de passer le temps, qu'elle trouvait long depuis la disparition tragique de son époux. Feu Philippe Le Ful, fameux philosophe, avait en effet quitté ce monde dans d'atroces souffrances après qu'un bouchon de champagne lui eût perforé l'oesophage et l'eût étouffé.

     Quelques temps plus tard, alors que l'affaire dans le bordelais venait d'être finalisée, Yvonne Le Ful organisa une soirée tout ce qu'il y eut de plus simple. Accompagnées de quelques gâteries de chez Le Nôtre, l'occasion pour elle de déboucher quelques Dom Périgon 1959.

     "Raisin!", s'écria-t-elle après avoir constaté que tous ses invités étaient arrivés. "Champagne!"

Monsieur Lavigne revint des cuisines avec un magnum de Dom Pérignon 1959 et s'attela à assurer le service.

     "Faites-nous sauter ce bouchon, Raisin! Mes amis, j'ai la joie de vous faire savoir que je viens d'acquérir un château dans le Médoc!"

     "Splendide!", s'écria celui que Monsieur Lavigne surnommait le bouffon, à savoir, Hubert.

Quelques applaudissements et un brouhaha retenu vinrent ponctuer l'adjectif du jeune courtisan.

     "Et attendez, ce n'est pas tout!", poursuivit-elle. Elle essaya en vain de se retenir de rire. Mais, ivre de bonheur, des "Ah, ah, ah!" lui échappèrent.    

A ce moment là un grand "pop!" se fit entendre, la salle sursauta et produisit un "oh..." de surprise mêlé de joie, puis se tourna vers Monsieur Lavigne, qui fit un pas en arrière, surpris par la puissance de l'explosion du bouchon. Ce dernier ricocha contre le plafond, frappa le mirroir posé sur la grande cheminée et finit sa course en un lieu que d'aucuns ignorèrent, a priori. C'est alors qu'on entendit un "Arrrgh..." comme si quelqu'un était en train de s'étouffer. Tous les regards se tournèrent de concert vers la baronne. Elle se tenait la gorge et était déjà rouge écarlate. Médusés, les invités ne purent que constater qu'elle venait d'avaler le bouchon et qu'elle était, effectivement, en train de suffoquer. Le jeune Hubert voulu la secourir mais sous le coup du bouchon de champagne, le grand miroir se décrocha du mur et finit sa course sur la tête de la baronne. Qui s'écroula sous les quelques centaines de kilos de cette pièce d'antiquité.     

Un grand silence envahit la salle. Les invités se tenaient de marbre, comme pétrifiés par le spectacle qui venait de s'offrir à leurs yeux. Suivis par trois hommes, Hubert se précipita vers le miroir, qu'ils dégagèrent du corps inanimé de la baronne, tant bien que mal. Hubert sentit le poul de la pauvre dame, tourna la tête vers Monsieur Lavigne et lui signifia d'un signe de la tête que c'en était fini.

Monsieur Lavigne leva alors doucement la bouteille de champagne vers le plafond et s'écria: "Champagne!"

jeudi, 04 janvier 2007

Chroniques Terrestres de 2074.

medium_vendanges2.jpg
Vendanges dans les Monts d'Arrée, Finistère.

 LA GAZETTE DU FAUBOURG - EDITION DU 04 JANVIER 2074 - N° 10 051 970

ENCORE UNE RECOLTE TRES PAUVRE. La récolte s'annonçe encore une fois très pauvre quantativement en ce début d'année 2074. Le basculement climatologique de la période des récoltes de septembre à janvier n'est pas sans poser quelques problèmes non plus.

Souvenez-vous. Cinquante années se sont écoulées depuis que le Languedoc-Roussillon a mis son dernier Carignan en bouteille et quarante que Gironde et Bourgogne, désormais au service du nord de la France, se sont reconverties dans des activités aussi diverses que la fabrication de joints à bocaux de conserves, et d'économes à binj. Le tourisme s'appuyant avec nostalgie sur les deux ex-régions phares de la viticulture française se porte moyennement bien, surtout depuis qu'il a fallu remplacer les dégustations de vin par un simple lait de chèvre de la Somme.

Nord, Pas-de-Calais et Savoie à la tête de la viticulture française. Il semble qu'à l'image des dix dernières récoltes sur notre sol, seules deux régions retireront leur épingle du jeu cette année: le Nord-Pas-de-Calais (grâce à son granasyrah, pur produit de l'Ecole de Transformation Biologique du Vin Français), et la Savoie avec sa Mondeuse, issue d'un raisin ceuilli du côté de Ruffieux, mais élaborée au Pakistan, pour des raisons économiques. Quelques milliers d'hectolitres de vin médiocre seront donc à se partager cette année et nul doûte que Carrefour, après avoir avalé d'un trait ses concurrents directs, mettra la main sur les quelques barriques. Ultime humiliation pour ces français qui s'étaient sentis à l'abri de la mondialisation et du réchauffement climatique en répétant à qui voulait l'entendre que la haute-couture viticole Française n'avait point besoin des conseils des fabricants de sirop du Nouveau-Monde: les anglais devraient encore se frotter les mains cette année. Epaulés par le puissant lobby viticole californien et par une partie de l'UMP (l'Union pour un Meilleur Pinard), il est à parier que la Couronne Britannique (menée d'une main de fer par Harry Thatcher-Potter) et la République d'Ecosse régneront encore sans partage sur le monde du vin européen en 2074. 

La Bretagne, exception vinicole "française". Restent les viticulteurs bretons qui sous le sceau de leur indépendance recouvrée en 2054 ne compteront pas les hectares de récoltes que sur les doigts de la main cette année. Seuls les rangs de carménère et de côt auront souffert sous ces six mois d'ensoleillement accablants et aliénants. "Carménère et côt, traditionnellement cultivés au Chili et en Argentine au début du siècle donneront de faibles rendements cette année. Mais les cuvées issues de syrah, de carignan, de grenache et de tinto devraient être exceptionnelles malgré cette énième loi du ministre de la Terre qui rend l'arrosage strictement interdit", dixit le président du F.L.B. (Front de Libération des Bistrots). En effet, cette loi, ajoutée à la guerre aquabactériologique de 53, n'a pas arrangé les choses. Bien au contraire. L'eau potable n'est plus qu'un vaste souvenir pour les pauvres, un privilège pour la classe palière et le nouvel or noir pour quelques industriels. Et ce nouveau millésime 2074? Les faibles quantités produites et réservées au Japon et à l'Inde ne permettent pas que les journalistes les goûtent. Nous attendrons les échantillons à base d'essences de vin pour vous donner notre premières impressions.   

 

vendredi, 29 décembre 2006

Merci Père Noël.

medium_housses_1.jpg

     "Allez, Stef, à ton tour d'ouvrir un cadeau!", s'exclama d'une voix stridente, Marie-Line, la belle-soeur qui tient un commerce d'accessoires auto dans une de ces grandes zones commerciales que les gens investissent désormais le dimanche comme on se rendait jadis à la messe.

     "Mais j'en ai déjà eu douze," répondit, blasé par la déferlante de "cadeaux" qui s'était abattue sur lui ces dernière minutes, le jeune étudiant descendu de Paris vers sa Mayenne natale pour les fêtes de fin d'année. Couteau Opinel, coffret de verres à ricard, housses de sièges auto, dernier CD de Florent Pagny, dessous de verres, la liste de présents qui se finiraient au vide-grenier annuel de Laval ne cessaient de s'allonger. Comme chaque année. 

     "Et bien, ça fera treize! Oh, celui-là alors... T'aimes pas les cadeaux ou quoi?", s'écria presque Marie-Line, sa voix donnant l'impression qu'un wagon allait quitter ses rails, et ses roues crisser sous l'effet des freins.

     "Il faut croire que non," réussit-il à formuler.

     "Allez, ouvre celui-là, tu vas voir, je suis sûre qui va't'plaîre!" Après avoir jeté un oeil sur le post-it rose, elle informa Stéphane qu'il était de la part de son jule et que ç'avait pas été facile de trouver parce qu'on a toujours peur de se tromper ou que bon on sait pas si ça va plaire. Mais avant même qu'il se saisissât du paquet, elle lui demanda de deviner qu'est-ce qui pouvait bien se cacher là-dessous. "Allons, bon, maintenant on va jouer aux devinettes, comme si seule la distribution de cadeaux ne suffisaient pas à me taper sur les nerfs," pensa-t-il. "Toujours d'excellentes idées la Marie-Line."

     Le papier épousait la forme d'une bouteille. Pour l'effet de surprise, les choses étaient compromises. Un coup d'oeil averti sur l'étiquette marron-or signala à Stéphane que l'objet en question provenait des Caves du 53. "Une cave, c'est déjà ça," pensa-t-il. Une bouteille de cidre? De chouchen? D'eau de vie? Il faisait tourner la bouteille entre ses mains pendant que dix paires d'yeux les fixaient attentivement comme des rapaces ne lâchant guère leur proie du regard. Stéphane eut la malencontreuse idée de faire durer l'attente.

     "Bon, tu vas l'ouvrir c'te bouteille oui ou m...?" demanda Jean-Pierre, un beau-frère de Stéphane, déjà passablement émêché.

     "Oh, le con!" ne put s'empêcher Marie-Line s'adressant au beau-frère en question, alors que les autres membres de la famille soupiraient de concert. "Tu peux pas la fermer deux minutes, toi, c'est pas possible, hein?"

     "En même temps, j'avais un peu deviner," avoua Stéphane tout en libérant l'objet en question de son papier cadeau ocre. Ou jaunâtre, difficile à dire. "Bon allez, je l'ouvre! En tous cas, ce n'est pas un livre!"

     "Des livres, t'en as assez. Y pourraient caller mes étagères au garage!!", s'exclama Régis, un autre beau-frère, qui n'avait jamais compris comment on pouvait passer trois heures dans un fauteuil à lire. Le reste de la belle-famille explosa de rire. "Et pour allumer mes feux de cheminée aussi!" Tout le monde ria encore plus fort, sauf Pascal, le cousin, qui ne compatissait pas pour autant, tout simplement car il ne riait jamais. Patrice hésita mais ne jugea pas utile de faire référence à l'autodafé en de telles circonstances. Surtout à un garagiste qui aurait sûrement fait le rapprochement avec un terme technique relatif à l'auto-mobile.

En échange, Patrice tenta vainement d'esquisser un rictus et révéla enfin à l'assemblée la bouteille de vin qu'il venait de se voir offrir. Il réitéra une tentative de manifestation extérieure de bonheur, qui échoua. Il étudia rapidement la bouteille et comprit rapidement à quoi il avait affaire. Il fallait maintenant remercier l'assemblée et, pire, le beau-frère. Il prit sa respiration, s'apprêta à extraire le mot "merci" de sa bouche pour la treizième fois mais se fit aussitôt interrompre.

     "Elle est belle hein tu trouves pas?" lui demanda l'auteur du cadeau. "Et puis, oh, hè, attends, la preuve que c'est pas d'la m..., enfin d'la qualité j'veux dire." L'individu à la peau sèche, aux traits tirés, au visage buriné et recouvert d'une barbe grise de plusieurs jours pointa l'étiquette du doigt et informa Patrice. 

     "Grand Vin de Bordeaux, Vieilli en fûts de chêne, et Médaillé à Blagnac. Le gars m'a dit que tu pouvais la garder au moins dix ans, sans problème, il bougera pas, c'est à cause que c'est vieilli en fût, comment dire, ça bouge pas quoi. Enfin, tu vois quoi. Mettons que ça tourne pas au vinaigre!"

A ces mots, le mari de Mari-Line explosa de rire en répétant sa dernière phrase à qui voulait l'entendre. Stéphane parvint à sourire tout en éloignant la bouteille de ses yeux comme pour mieux la contempler. C'est alors que dans un excès de familiarité, le beau-frère tapa sur l'épaule de Stéphane afin de lui signifier toute son amitié soudain retrouvée. Le geste surprit Stéphane qui lâcha la bouteille, laquelle se brisa contre le carrelage, éclaboussant le pantalon blanc du beau-frère et la robe saumon de la Marie-Line.

    "Putain, mais qu'est-ce qu'il est con!" vociféra alors le beau-frère au moment même où le reste de la belle-famille exprima un "oh" extrêmement agacé.

    "Oh, je suis désolé," dit Stéphane. "Attendez, je vais chercher du sopalin."

    Cinq minutes plus tard, Stéphane n'était toujours pas revenu et tout le monde commença à se demander ce qu'il pouvait bien être entrain de fabriquer. Mais ils ne tardirent pas à comprendre qu'il avait tout simplement fini par prendre sa veste et déguerpir.

medium_bof33.jpg
Le cousin qui parlait pas.

 

samedi, 25 novembre 2006

Le "meilleur" vin du monde

medium_Brunello_Montalino.2.jpg
Le viticulteur Giacomo Neri, une bouteille de Brunello de Montalcino 2001 à la main,
élu meilleur vin de l'année par le Wine Spectator. (AFP/Yahoo!.fr)

 

La scène se passe en octobre dernier dans le supermarché Champion de l'avenue de Saint-Ouen, Paris 18. Un jeune couple gay n'est pas d'accord sur quel vin acheter pour le dîner qu'ils donnent demain soir à l'occasion de leur pendasion de crémaillère qui aura lieu samedi soir rue Bridaine, tel qu'ils viennent de l'expliquer au "sommelier" présent sur place (que l'on pouvait voir au rayon poissonnerie en septembre, et à l'outillage l'été dernier) et qui visiblement n'avait pas besoin de tant de détails.

   "Non, mais, dites lui heu, quoi, j'veux dire heu, que heu, que heu, un vin récompensé à Macon heu, c'est quand même un gage de qualité. (Heu)." dit le quadragénaire aux airs d'adolescent retardé.

   "Ben, ouais." éructa l'employé.

   "T'as vu François (zheu), qu'est-ce que je disais? J'avais encore raison!" assèna l'homme-qui-faisait-confiance-aux-vins-étiquettés-médaille-d'or-à-Mâcon.

    "Oh, tu'm'soules, franchement," rétorqua François, manifestement agacé par l'arrogance de son ami, "et moi j'te dis que ce n'est pas parce qu'une bouteille de pif a été primée dans un concours de poivrots refoulés que ça garantit sa qualité. Si ça se trouve les mecs ils sentaient plus rien du goût. Tu parles, à 5 heures, ils sont ronds comme des queues d'pelles!" argumenta le jeune François, parcourant les bouteilles de Julienas et autres Moulin à Vent. 

   "Désolé, mais je crois que là, monsieur se trompe. Si un vin a une médaille à un concours, c'est qu'il est bon, c'est clair. C'est comme ma soeur, elle a un Yorkchir et elle fait des concours de beauté avec dans l'Ile-de-France, bon, ben, elle gagne pas parce qu'on son clepse c'est un bâtard, mais mon frangin lui il a un pur Rottweiler..."

   "Ok, on a compris," l'interrompit François, "bon, ok, on le prend ce Mâconnais récompensé à Mâcon. Presque 17€ pièce quand même."

A ces mots, le jeune quadragénaire-qui-faisait-confiance-aux-vins-étiquettés-médaille-d'or-à-Mâcon adressa un clin d'oeil satisfait au vendeur, qui hocha la tête, un peu gêné par un tel signe de complicité, et empoigna la barre du caddie avec une certaine énergie pour l'éconduire vers d'autres rayons.

Que doit-on penser des concours viticoles, français comme internationaux? Des testeurs qui enchaînent les dégustations? Des vins récompensés? Et, dans quelles conditions les dégustations se font-elles?  Si la vocation de ces foires d'empoigne est d'honorer un vin particulièrement réussi par une somme de connaisseurs en la matière, chacun reste libre de se faire sa propre opinion et donc d'aimer ou de ne pas aimer un vin, quelle que soit son origine, son cépage et son prix. Cependant, l'adage selon lequel "Des goûts et des couleurs, il ne faut pas discuter" m'est toujours apparu comme un peu désuet, pour ne pas dire faux. Je ne sous-entends pas que certains, un groupuscule élitiste de sages intellectuels aux airs supérieurs, détiendraient les rênes du (bon) goût. Et que d'autres, littéralement dénués de la moindre capacité à établir un jugement probant et pertinent lorsque les conversations portent sur le beau et le moche, le bon et le mauvais, l'excellent et l'exécrable, n'auraient qu'à se tourner vers des sujets n'engageant surtout pas leurs responsabilités gustatives, visuelles et sonores. Quoique. Quand on voit les goûts de certains, on se dit qu'ils n'en ont pas! C'est bien là tout le problème. Alors, le goût serait-il inné? Se travaillerait-il? S'obtiendrait-il? Il faut croire que oui. Prenons un exemple concret. Sélectionnons un sommelier et un consommateur de vin lambda (ou un amateur de Bordeaux, ce qui revient au même). Lors d'une dégustation à l'aveugle, pourquoi porterait-on une oreille plus attentive au discours de Robert LIE, ce jeune norvégien meilleur sommelier d'Europe 2006, qu'à celui de René Le Corvisard, plombier-chauffagiste à Saint-Ouen dans le 93, qui profite un an sur deux de la foire aux vins (à moins de 3€) du Carrefour de Saint-Denis?

Je me souviens avoir ouvert (rien qu') un premier cru  Aloxe-Corton 1999 Les Valozières de chez Comte Senard (seul grand cru rouge de la Côte de Beaune) à un collègue m'ayant rendu de fiers services il y a quelques années, et m'ayant assuré s'y connaître super bien en vin. La robe de ce grand Bourgogne arborait des tons rubis-pourpres aux reflets violines. Je crus que j'allai tomber raide lorsque je le portai à mon nez afin d'en humer les différents arômes, d'en saisir les subtilités et de me plonger dans l'atmosphère que dégagent les ballades au coeur de la campagne bouguignonne. Des fruits rouges de cassis très mûrs et de mûres sauvages. Prendre son temps, profiter de l'instant en hédoniste, en épicurien. La bouche était sans pareil: fruitée, grasse, superbement équilibrée entre puissance et élégance. Les tanins suaves et exempts de dureté. Une finale élégante et remarquablement fine. 

Je vous épargne son protocole. Mais je me souviens de son "analyse" après avoir bu presque d'un trait son premier verre alors que je n'en étais qu'à l'observation de la robe. 

   "Ah, il est pas mal, un peu vert, non? Nous, on touche un Bourgeuil, super bon, et puis, attention les yeux, 1,60€ la bouteille. Et su-per-bon! Imbattable, hein, qu'est-ce t'en dis?"

   "Imbattable."

   "Non, enfin, j'veux pas dire, il est bon ce vin, mais, c'est quoi?"

   "Heu, un p'tit Bourgogne."

   "Ouais, c'est le problème des bourgognes, t'es jamais sûr, je trouve ça trop, heu, tu vois, pas assez, heu, et puis bon c'est vrai qu'un p'tit Bourgeuil bon, heu, c'est leur goût que j'aime bien. Y'a rien'd'tel, hein?! Ha! J'touche un Côtes de Bordeaux à 3,20€, bon, ok, plus cher, mais bon, si tu veux d'la bonne camme, faut mettre le prix."

Nous passâmes directement du hors d'oeuvre au dessert. Et ce jour là, je ne sais pas pourquoi, le joint de la cafetière italienne lâcha. Nous fîmes donc un instantané, que notre homme trouva "super bon".

En substance, je me rends compte en effet qu'on ne discute pas des vins et couleurs. Ca vaut mieux comme ça.

vendredi, 17 novembre 2006

Beaujolais nouveau à Paris

medium_metro_parisien1.jpg

Toutes mes excuses à ceux et celles qui se sont précipités sur VINSURVIN pensant dénicher une bonne adresse sur Paris pour fêter l'arrivée du Beaujolais Nouveau. La vérité, c'est que j'ai bien failli le snober. Peu enclin à boire un "coup" en semaine (quand bien même serait-ce du vin) et blasé de boire des liquides rapeux, complétés aux sulfites et garantissant une migraine le lendemain, le beaujolais ne serait pas d'actualité cette année. Problème: si tu ne vas pas au beaujolais, le beaujolais viendra zà toi.

Déboulant à 18h00 et des poussières dans le prodigieux hall de la gare d'Auber - une espèce de cathédrale moderne bleue et orange illuminée de néons faibles et agonisant vous mettant dans un état léthargique oscillant entre cafard automnal et  dépression chronique urbaine, une dame arborant un tablier Nicolas me tend un gobelet de la substantifique potion et me dit "c'est du Village, il est bon!". Trois insultes simultanées en à peine 5 secondes: je ne pouvais donc qu'afficher une moue condescendante, voire un regard dédaigneux, et passer mon chemin. Mais il n'en fut rien! Ces cinq secondes me suffirent en effet pour entendre raisonner au plus profond de moi-même que si ça se trouve tu vas te faire écraser par un bus dans l'avenue de l'Opéra, sans même avoir bu un dernier petit canon, le dernier remontant à... déjà fort longtemps, ce serait vraiment ballot, arrête-toi, goûte-le et rien ne t'empêche de poursuivre ta route les mains vides. Au son de mon moi caverneux - mais lucide -  je m'exécutai tel un robos décérébré. Les yeux sur le fluide puis le nez dans le gobelet, j'avalai ma vénielle dosette et m'apprêtai à délivrer ma sentence quand la dame au tablier m'interrompit: 

     "Je vous sers du Nouveau, mais vous verrez, il est moins bon. Goûtez".

Coupé dans mon élan, je n'avais semble-t-il pas d'autre choix que d'obtempérer. Je me trouvai bien docile soudainement et allai jusqu'à lui répondre, fébrilement:

     "En effet, il est nettement moins bon". "Vous voyez, je vous avais dit."

Je l'aurais servi en premier me dis-je mais ne voulant me lancer dans un combat perdu d'avance ajouté à l'incapatité intellectuelle d'argumenter sur quoi ce fut, molusque de fin de journée que j'étais, je me tus. Quelle culture oenologique, réussis-je à me formuler, quelle culture du produit et surtout, quel bouquet lexical. 

     "Je vous en mets un Village alors? Voilà, 5,60€... merci, et voilà 40 qui font 6. Bonne soirée!"

Affublé de mon sac jaune et de mon cartable, je me retrouvai à marcher le long de cet interminable couloir, dans lequel s'entremêlaient les bruits de pas et la voix de ce personnage ayant vraisemblablement capté l'attention d'un autre molusque, encore plus écervelé cependant, puisque je n'entendis que "je vous en mets trois Nouveau alors? Voilà..."

vendredi, 27 octobre 2006

Le Majordome.

medium_butler_s_leave.jpg

Le thème avait déjà été abordé dans VINSURVIN en juin. C'est en relisant cette délicieuse nouvelle de Roald Dahl intitulée The Butler (le Majordome), que le thème du vin dans la musique et la littérature m'est revenu. Ecrite par l'auteur de Charlie et la Chocolaterie, The Butler est l'histoire de ce richissime homme d'affaires anglais, George Cleaver, qui vient de gagner "son premier million de Livres" et se met en tête de faire partie de la haute bourgeoisie londonienne. Pour "entrer dans le rang" les Cleavers décident donc d'acquérir une "élégante maison londonienne", un chef français (M. Estragon) et un marjodome anglais, Tibbs, dont les services sont fort onéreux. Diners et réceptions sont alors donnés à tour de bras. Sauf qu'un rang, cela ne s'achète pas, cela s'acquiert.

(...) Cependant, ces réceptions n'étaient jamais des réussites. Il n'y avait pas d'ambiance, pas d'étincelles pour faire prendre les conversations. Ca manquait de classe. Pourtant, la nourriture était superbe et le service irréprochable.

"Bon sang mais qu'est ce qui cloche dans nos dîners, Tibbs?" demanda M. Cleaver au majordome. "Pourquoi les gens ne se décontractent-ils pas, ne se lâchent-ils pas?"

"Tibbs inclina la tête d'un côté et leva les yeux en direction du plafond. "J'espère, Monsieur, que vous ne serez pas offensé si j'émets une petite suggestion."

"De quoi s'agit-il?"

"C'est le vin, monsieur."

"Qu'y a-t-il au sujet du vin?"

"Et bien, monsieur, Monsieur Estragon sert de la nourriture exquise. Et, la nourriture exquise se doit d'être accompagnée de vins exquis. Or, vous la servez avec un vin espagnol piètre et bon marché." 

"Alors, pourquoi donc ne pas me l'avoir dit auparavant, espèce de crétin!" s'écria M. Cleaver. "Je ne manque pas d'argent. Je suis prêt à leur servir le meilleur fichu vin qui soit si c'est ce qu'ils veulent! Quel est le meilleur vin au monde?"

"Les plus grands "châteaux de Bordeaux" monsieur," répondit le majordome, "Lafite, Latour, Haut-Brion, Margaux, Mouton-Rotschild et Chaval Blanc. Et ceux  issus exclusivement des plus grands millésimes, qui sont, à mon humble avis, 19O6, 1914, 1929 et 1945. Cheval Blanc 1895 et 1921 furent magnifiques également, ainsi qu'Haut-Brion 1906."

"Achetez-les tous!" dit M. Cleaver. "Remplissez-moi-moi cette fichue cave de haut en bas!"

"Je peux toujours essayer, monsieur" dit le majordome. "Mais des vins de cette qualité s'avèrent extrêmemnt rares et coûtent une fortune." 

"Je m'en contrefiche de ce qu'ils coûtent!' dit M. Cleaver. "Allez donc me les acheter!"

C'était plus facile à dire qu'à faire. Nulle part en Angleterre ou en France Ribbs ne pourrait trouver des vins de 1895, 19O6, 1914 ou 1921. Toutefois, il réussit à mettre la main sur des 29 et des 45. Les factures furent astronomiques. En fait, elles étaient si énormes que même M. Cleaver dût s'assoir pour constater. Mais son simple intérêt pour le vin se transforma en un enthousiasme éffréné après que le majordome lui ait suggéré que connaître le vin était un atout social considérable. M. Cleaver acquit des livres sur le sujet (...). Il en apprit beaucoup également au contact de Tibbs en personne. (...)

Le moment venu, M. Cleaver commença à se prendre pour un expert en vin, et, inévitablement, il fut d'un profond ennui. "Mesdames et messieurs," annonçait-il à table, un verre de vin à la main tendu en l'air, "ceci est Margaux 1929! La plus grande année du siècle! Un bouquet fantastique! Des arômes de primevères! Et, relevez surtout le goût en finale et comment ces légères traces de tannins donnent au vin cette splendide qualité astringente. Fantastique, n'est-ce pas?"

En règle générale, les invités acquiesçaient d'un signe de la tête, sirottaient leur vin et marmonnaient quelques louanges, mais c'était tout.

"C'est quoi le problème avec ces andouilles?" demanda M. Cleaver à Tibbs après que cela se fût produit à quelques reprises. "Est-ce qu'aucun d'entre eux n'apprécie le vin?"

Le majordome pencha sa tête sur le côté et leva les yeux en l'air. "Je pense qu'ils seraient en mesure de l'apprécier, Monsieur," dit-il, "si seulement ils pouvaient en sentir le goût. Ce qui est chose impossible. 

"Bon sang mais qu'est-ce que vous voulez dire par "si seulement ils pouvaient sentir le goût"?"

"Je crois savoir, Monsieur, que vous avez indiqué à M. Estragon de mettre du vinaigre dans la sauce de salade en grande quantité."

"C'est quoi le problème? J'adore le vinaigre."

"Le vinaigre", dit le majordome, "est l'ennemi du vin. Il détruit le palet. La sauce de salade doit être composée d'huile d'olive pure et d'un filet de jus de citron. Rien d'autre."

"Foutaises!" dit M. Cleaver.

"Soit, monsieur"

"Je vous le répète Tibbs. Vous racontez des âneries. Ca gâche pas mon palet, le vinaigre!" 

"Et bien vous avez beaucoup de chance, monsieur," murmura le majordome, tout en se retirant de la pièce.

Ce soir là, à table, l'hôte commença à se moquer de son majordome devant les invités. "Monsieur Tibbs", dit-il, "essaie de me faire croire que je ne peux pas sentir le goût du vin si je mets du vinaigre dans la sauce de salade. N'est-ce pas, Tibbs?"

"Oui monsieur." Répondit Tibbs, l'air grave.

"Et je lui ai dit foutaises. N'est-il pas Tibbs?"

"Oui monsieur."

"Pour moi," continua M. Cleaver, tout en levant son verre, "ce vin a exactement le goût d'un Château Lafite 45, et de surcroît, c'est un Château Lafite 45." 

Tibbs, le majordome, se tenait immobile et droit près de la desserte, le visage pâle. "Si vous me le permettez, Monsieur, ceci n'est pas un Château Lafite 45."

M. Cleaver sursauta sur sa chaise et  regarda le majordome droit dans les yeux. "Bon sang, mais qu'est-ce que vous racontez Tibbs?", dit-il, "et ça, c'est pas du Lafite 45?" demanda-t-il en montrant les bouteilles vides restées sur la desserte, et qui avaient été décantées comme de coutume avant le dinner. (...)

"Il se trouve, monsieur," dit calmement le majordome, "que le vin que vous êtes en train de boire, est ce vin espagnol infâme et bon marché que vous serviez jadis."

M. Cleaver regarda le vin dans son verre, puis le majordome. Le sang lui montait à la tête, sa peau devenait écarlate. "Vous mentez, Tibbs!", dit-il.

"Non monsieur, je ne ments pas," rétorqua le majordome. "D'ailleurs, je ne vous ai jamais servi autre chose que ce rouge espagnol depuis que je suis ici. Il semblait tellement vous convenir."

"Je n'y crois pas!" s'écria monsieur Cleaver en direction de ses invités. "L'homme est devenu fou."

"Il est essentiel," dit le majordome, "de prêter aux grands vins une infinie révérence. Il est tout à fait incongru de servir trois ou quatres cocktails avant le dîner, comme vous tous le faites. Et quand vous arrosez votre plat de vinaigre, autant boire de l'eau de vaisselle."

Dix visages enragés autour de la table fixèrent le majordome. Il les avait vraiment pris au dépourvu. Ils en restaient sans voix.

"Ceci," dit le majordome se saisissant d'une des bouteilles et faisant délicatement glisser son doigt le long de celle-ci, "ceci est la dernière 1945. Les 1929 sont déjà bus. Des vins somptueux. Monsieur Estragon et moi-même les avons apprécié intensément."

A ces mots, le majordome se courba et quitta la pièce d'un pas assez lent. Il traversa le hall, sortit de la maison par la porte principale et retrouva dans la rue Monsieur Estragon, qui était en train de charger leurs valises dans le coffre de leur petite voiture.

The Butler, de Roald Dahl, Ten Short Stories, Penguin Student Edition. Traduction: Fabrice Le Glatin.

 
Toute l'info avec 20minutes.fr, l'actualité en temps réel Toute l'info avec 20minutes.fr : l'actualité en temps réel | tout le sport : analyses, résultats et matchs en direct
high-tech | arts & stars : toute l'actu people | l'actu en images | La une des lecteurs : votre blog fait l'actu