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mercredi, 06 février 2008

Le Breton qui ne valait pas un coup de cidre.

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- Mais attends, moi le vin, j'en n'ai rien à foutre! Franchement, le rouge, ça me donne des aigreurs et le blanc, bonjour la casquette le lendemain, avec tous les sulfites qui mettent dedans! Et puis, attends, à côté d'un bon coca bien frais! Tu vois ce que je veux dire! Non, moi j'achète du pinard pour inverstir. Tu comprends ça? In-ves-tir!  

Erwan Quéméneur, son associé, resta coi. Et Enzo di Talamani poursuivit.

- Tous les marchés se cassent la gueule! Tout le monde nous dit "les liquidités s'amenuisent". Ah bon? Tu vas voir si les liquidités s'amenuisent quand on va faire des "par 10", des "par 20", des "par 50" avec nos châteaux! Je vais leur en donner moi des liquidités!

A ces mots, Talamani se regarda dans la vitre, qui faisait un effet miroir, la nuit tombant. Il remit sa cravate en place, examina ses dents et son nez, puis balaya son bureau d'un franc revers de la main pour se saisir de ses clés. Talamani était un homme longiligne, au front dégarni, avec de faux airs de Claude Papi, légende du football bastiais. Il portait des costumes cheap, et toujours un peu larges pour sa frêle carrure. On ne le croisait jamais sans sa sacoche en bandoulière. Les deux hommes quittèrent le bureau, la journée était terminée.

Quéméneur, fermé comme un cabernet 2006, mais franc, le regardait. Pas qu'il l'admirait. Pas qu'il le détestait. Il ne savait pas trop. Ce bordelais d'origine corse était une vraie usine à idées. Constamment en effervescence. Seulement, ces idées, elles, aboutissaient rarement, car il ne savait pas bien s'entourer. Cependant, quand ça payait, ça payait. Au prix de certains règlements de compte, mais bon. Son cousin Paolo n'attendait qu'une chose, lui faire la peau pour l'avoir fait hypothéquer, à tort, sa maison, en 1976 : cette dernière étant maintenant la propriété de l'administration française ; un ancien camarade de classe (Morazzani) se vantait aux quatre coins de l'Ile de Beauté qu'il avait mis un contrat sur la tête de ce falchettu culibiancu qui voulait toujours la botte piena e la moglir ubriaca. Le corse poursuivit.

- Ecoute Quéméneur. Tu mets 2OOOO€, je m'occupe du reste. 2OOOO€ aujourd'hui, je t'en promets 1OOOOO dans cinq ans.  

- Et si on n'arrive pas l'écouler, le vin? s'inquiéta Quéméneur.

- Attends, regarde Château Pavie : il avait des stocks à ne plus savoir quoi en faire de son bordeaux. Grâce à trois 100/100 chez Parker, il a tout refilé aux amerlocs! Il suffit de leur faire croire à eux ou aux japonnais que Parker a super bien noté notre cam, et roule ma poule! A nous les cling-cling! Figure-toi que j'ai fait faire 10 tampons "Note Robbert Parker", de 90/100 à 100/100. Deux "b" à Robert, les japonnais n'y verront que du feu! 

Quéméneur avait bien 2OOOO€ mais il voulait refaire la toiture de sa maison secondaire au Crotoy. Sa femme y tenait. L'eau coulait dans la salle de bain et les déperditions de chaleur étaient considérables. Ca ne pouvait plus attendre. Investir dans le vin demanderait beaucoup plus de patience qu'investir dans des SICAV monétaires ou chez France Télécom. En même temps, vu la mauvaise santé de la bourse en ce moment, c'était peut-être le moment d'investir dans autre chose. Et puis, une fois fortune faite, au lieu de refaire une toiture, il vendrait la maison dans la Somme et achèterait un appartement au Grau du Roi. Jeannick en rêvait depuis si longtemps. Et puis, leur couple battait un peu de l'aile depuis un certain temps : c'était l'occasion rêvée pour recoller les morceaux.

Sans même consulter sa femme, il fit savoir sa décision à Talamoni dès le lendemain au travail. Ils créèrent une SARL dans les semaines qui suivirent, firent le tour des négociants dans le bordelais, mirent la main sur des stocks considérables de 1999 et de 2002, qualifiés d'"hétérogènes" par les adeptes du politiquement correct, d'"invendables" par les anti-langue de bois. Ils se le feraient livrer par transporteur et le garderaient dans l'entrepôt de la société.

Rapidement, ils entrèrent en contact avec le marché japonnais. Le vin se vendit comme des petits pains, avant même exportation au pays du soleil levant! Et la plus-value fut, en effet, astronomique. Après dégagement des charges diverses, c'est un magot cinq fois supérieur à l'investissement de départ qui se profila à l'horizon. Ce qui permettrait de dégager un bénéfice considérable et de réinvestir de la même façon, pour s'enrichir de nouveau puis réinvestir, s'enrichir, investir, s'enrichir... Le Talamoni avait donc eu raison : l'investissement dans le vin valait son pesant de cacahuètes. Quéméneur commençait à être riche. Très riche. Mais il en voulait plus, désormais. Bien plus, lui, ce fils de fraiseur-tourneur. Vint le jour de la réception du vin, par transporteur.

- Bon, j'ai pas pris d'assurance sur le transport. Trop chère, annonça Talamoni à son partenaire.

- T'es fou ou quoi?! Imagine si on se les fait piquer ou s'il y a un problème, s'étrangla Quéméneur.

- Mais y'aura pas de problème! D'ailleurs, j'ai mis tout l'investissement sur ton compte, puisque c'est toi qui a les fonds, poursuivit le corse.

- Quoi?! Mais t'es complètement givré! Si on pomme tout, t'imagines, c'est moi qui perds tout! Toi, tu t'en sors tranquille, vociféra le breton.

- Oui, mais dans le cas contraire aussi. C'est une question de confiance. Tu me fais confiance au départ. Je te fais confiance à l'arrivée... Ma, cé pa diffichillé.

- Bon sang, mais t'es pas possible.

- De toute façon, Quémé, il est où le problème? Le vin... il est là!

Talamoni se dit que ce Quéméneur était vraiment un amateur. Aucun sens des affaires, aucun cran, aucun sens de l'initiative, ces bretons. Tout juste bons à pêcher la sardine. Enfin, après lui avoir rafflé sa mise, l'avoir dépeucé de son livret bleu au Crédit Agricole, il n'en entendrait plus parler. Par la fenêtre de son bureau, Quéméneur vit le camion pénétrer dans la cours de la modeste entreprise. Par une porte dérobée, il quitta les lieux, enfourcha son vélo et disparut dans la brume.

Deux silhouettes se dessinaient à l'intérieur du Saviem. Talamoni, déjà dehors et chaud comme la braise, les aida à manoeuvrer et attendit que le 3,5T se garât.  Ce dernier tendit les bras au ciel et s'exclama : 

- Ah, Dieu merci, bonne mère, sous le soleil de Bastia, vous êtes arrivés!

Chose étrange, les deux hommes, le visage masqué par des cagoules, descendirent du camion par le côté opposé à Talamoni, comme pour s'en protéger, si bien que Talamoni ne put les distinguer.

- Baisse tes bras Talamoni, Falchetu Culibiancu, figlio di putana, mitrailla l'un des deux hommes, dans un accent saccadé.

Il ne fallut pas deux heures à Talamoni pour comprendre qu'il avait affaire à Paolo et Morazzati. Vite, il courut se réfugier dans l'entrepôt.

- Paolo, mon cousin, mon frère! Restons calmes! Tu sais tout le bien que je pense de toi, tenta Talamoni qui cherchait à gagner du temps comme le font les vrais gangsters dans les films américains histoire de réfléchir à un plan ou à une contre-attaque qui leur permettrait de se sortir des beaux draps dans lesquels ils se sont foutus malgré que leur mère leur avait pourtant prévenu de pas faire de bêtises comme leur père, leur grand-père, leurs frères et leurs oncles qui étaient des exemples pour la famille et la Corse entière mais qui pour des raisons obscures avaient été gangrènés par les esprits du mal comme on les trouve en Sicile. Alors que Talamoni était en pleine réflexion, une première balle fusa.

- Talamoni, c'est pas toi qu'on veut, immbéchillé du maquis ardéchois, c'est Quéméneur, cria l'un des deux hommes masqués.

- Quoi?

- Quéméneur nous a fait miroiter qu'on gagnerait des milles et des cents si on investissait dans le vin avec lui, et qu'en prime, on te mettrait la main dessus et on te ruinerait. Ca nous ferait une belle revanche en prime. Alors, nous on a suivi. Tout l'argent du casse de la préfecture et du salon de coiffure d'Anna Maria di Calvi y est passé. 600000F corses.

- 200000€, lui chuchotta l'autre.

- Ouais, 200000€, ça fait pareil, non? lui répondit Paolo. Je lui dis 250000$? Ca fera plus?

- Peut-être, ouais.

- A l'heure actuelle du marché en cours, ça fait dans les 250000 dollars. US. Tou undrid hand faïfti saouzent dollarz, US.

- Oui, bon, accouchez! Il est où le problème? Je n'y suis pour rien là dedans, moi! interrompit Talamoni qui commençait à perdre les pédales.

- Le problème? C'est que ce marin d'eau douce a encaissé la mise (ainsi que ton fric) et nous a fait hypothéquer notre bar-tabac à Ajaccio. Nous somme ruinés! Tout ça pour investir... dans deux palettes de cidre breton éventé.

 

Commentaires

C'est mieux que le Sang de la Vigne!
on s'y croirait...
Bravo

Écrit par : seveg | vendredi, 08 février 2008

Les commentaires sont fermés.

 
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