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mercredi, 02 janvier 2008

Golden Sémillon.

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Dans un accent proche de celui d'Edouard Balladur, perché sur son estrade, le commissaire-priseur abattit son maillet à tête d'ivoire contre sa table et s'exprima d'un ton monocorde et ennuyeux.

- Messieurs, dames, je vais vous demander de faire silence, les enchères vont débuter.

Mais personne ne semblit entendre la voix de cet homme court sur jambes et rond de visage. Une perle de sueur naquit sur son front dégarni puis se laissa allègrement glisser le long de sa tempe, avant de contourner, de façon presque réfléchie, un grain de beauté diforme. Lui qui détestait vendre les biens des pauvres gens insolvables mais reconnaissait volontier que le métier contenait quand même certaines joies, comme lorsqu'une larme coulait sur la joue d'un heureux vainqueur, se leva de sa chaise. Ce qui ne le rendit guère plus impressionnant. Il reprit sa respiration.

- Je vous demande de vous arrêter!     

Sa voix dérailla sur la dernière syllabe de "arrêter" et semblit crisser comme les roues métalliques d'un train sur une voie ferrée. Le son fut effroyable et l'assistance se tut. Le commissaire reprit, d'une voix blasée.

- Premier lot. Une caisse en bois de chêne français comprenant 12 bouteilles, 75cl, de bordeaux supérieur 1970. Les informations complémentaires apparaissent dans les livrets qui vous été remis à l'entrée. La mise à prix est de cinquante centimes d'euro. Un peu cher, pensa-t-il en baissant la voix. Qui pour cette caisse?

Les bras commencèrent à se lever et la vente se poursuivit dans la bonne humeur, si ce n'est lorsqu'un homme souffla à son voisin que l'année dernière à Pessac il avait fait une super affaire grâce à son beau-frère qui bosse dans le vin (il est livreur de restaurants) et qu'il avait ramené du sauterne à 1,10 la bouteille.

Dans l'assemblée, assis au fond, monsieur Sémillon, dans sa veste marron, attendait son tour avec impatience. Prends ton temps, se disait-il, ce n'est pas le moment, attends sagement qu'un grand cru débarque, et là, tu fonces. Monsieur Sémillon avait vaguement entendu parler de Haut-Brion, Lascombes, Montrose, la Lagune... Pas qu'il était connaisseur en vin (il n'aimait que le bergerac et le sauvignon), pas qu'il était fortuné (il vivait d'une modeste retraite de boucher-désosseur), pas qu'il était bête (il avait eu son CAP au bout de la troisième fois), non, il était juste lui, monsieur Sémillon, Hubert Sémillon.

Monsieur Sémillon assistait à des enchères pour la première fois, il ne connaissait pas très bien le principe mais avait une vague idée de leur fonctionnement. On donnait un prix (le monsieur sur l'estrade), les gens levaient la main pour faire monter les prix. Au bout d'un moment, celui qu'il considérait comme une sorte de président de séance décomptait, un peu comme au catch, et puis le dernier à avoir eu le bras bien haut remportait la mise! Facile. Fallait pas sortir de Saint-Cyr pour comprendre ça.

Au bout d'une bonne heure d'enchère le monsieur-sur-l'estrade prit un ton solennel pour annoncer l'ultime et dernière vente. Monsieur Sémillon comprit alors que, enfin, un grand vin allait être mis aux enchères. Il était venu avec 75€. 75€! Quelle somme, près de 500 Francs! 500 Francs dans une bouteille de vin : inimaginable! Le jour où son beau-père, qui se plaint constamment de la médiocrité du vin bu chez les Sémillon, goûterait un vin à 500F, ça lui en boucherait un coin, à monsieur-le-directeur-des-ressources-Zhumaines. Par ailleurs, monsieur Sémillon avait bien un peu d'argent de côté (2625€), mais, pas question d'y toucher! Lui et sa femme avaient économisé des années pour pouvoir payer un beau mariage à leur fille unique, Marie-Claire. Et cet argent lui était destiné.

- L'enchère pour ce superbe magnum de Château La Clotte, grand cru classé de Saint-Emillion, 1969, démarre à 50€. 50€, qui dit mieux?

- Cinquante Euros?!, s'exclaffa monsieur Sémillon sans même se retenir. A peine eut-il le temps de se remettre de son émotion qu'il entendit :

- 100€, monsieur avec la cravatte verte à pois jaunes. 150 à ma droite, madame, (assise, là avec l'espèce de roquet sur ses genoux, se dit-il)... 200 au fond, 250 ici, 300€ pour le monsieur au chapeau... 300€, parfait! Allez, on continue pour ce superbe Saint-Emilion 1969. Oui! 400€, 500...

Les enchères abordaient maintenant des sommes faramineuses et monsieur Sémillon se liquéfiait sur sa chaise. On pénétrait dans les hautes sphères des gens du grand monde et Sémillon se rendit alors compte qu'il aurait dû sauter sur l'occasion avec cette caisse en bois. Abattu, désespéré et choqué par tant d'argent dépensé dans du vin, il faillit s'étrangler quand il entendit tou saouzend iouroz. Même les américains s'y mettaient! Ce vin de Bordeaux, symbole par excellence de la culture Française, allait filer en Amérique sans même qu'un français ne l'eût goûté. Ce magnum de 1969, année de mariage de monsieur et madame Sémillon, traverserait l'atlantique et serait bu par d'autres directeurs des ressources Zhumaines, d'autres chefs, d'autres Mes-sieurs et Mes-dames et bla bla bla... C'en était trop. Notre homme se leva, enfila sa veste et s'apprêta à partir lorsqu'il aperçut son beau-père assis au premiers rang. Le bruit de la chaise de Sémillon le fit d'ailleurs se retourner, lui et d'autres enchérisseurs. C'est alors que son regard croisa celui de Sémillon qui ne put s'empêcher de lui faire un signe du bras, à la suite duquel le commissaire-priseur rétorqua :

- Oui, monsieur à la veste marron! Bravo monsieur! 2700€ pour ce magnum 1969! Qui dit mieux? 2700, une fois, 2700, deux fois, 2700, trois fois? Adjugé!!!

Commentaires

Une histoire comme il a dû déjà s'en passer. Il n'a plus qu'à remettre sa bouteille aux enchères afin de ne pas se faire plumer.

Quelle chute ! 2625 + 75, apprécions l'arithmétique de rigueur.

Bravo, continuez comme cela, votre blog est génial.

Écrit par : BlackBird | mercredi, 02 janvier 2008

Alors là je suis fan ! J'adore, tout simplement.

Du coup, j'ai grand hâte d'en rencontrer le talentueux auteur... ;-)

Écrit par : Julie | jeudi, 03 janvier 2008

en vin, rien ne sert d'être devin,
se laisser aller à son instinct,
en vain vous restez sur votre faim ?
sur vingt conseils lisez vin sur vin !

;-)
Luc

Écrit par : Luc | vendredi, 04 janvier 2008

Les commentaires sont fermés.

 
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