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mercredi, 21 novembre 2007

Parker : une bille?

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Ma lecture de Robert Parker, Anatomie d’un Mythe est quasiment terminée et les anecdotes se font plus croustillantes les unes que les autres. Entre éclairage sur les qualités hors normes du dégustateur (mais aussi remise en question de cet état de fait – les régions satellites de bordeaux telles que Canon-Fronsac, Pomerol, Saint-Emilion sont abordées très sommairement), règlements de compte vachards (Parker n’a pas rendu à Madame Agostini le vin qu’elle lui a « prêté »), et mise en avant de son charisme (de même que constat de sa perte d’influence dans les régions dont il ne s’occupe plus - Parker est persona non grata en Bourgogne), le portrait de l’américain qui fait tant couler d’encre oscille entre complaisance et inimitié.

« Wine doesn’t make me fart ! » Comment penser qu’un Yankee nourri au coca et au cheeseburger, et qui prend sa première cuite au Cold Duck, sorte de débouche-canalisations pétillant à 2 Francs, va devenir le plus célèbre dégustateur du monde ? Malformation génétique (« votre enfant possède une qualité inconnue dans ce pays : il a du goût ») ? Pur produit informatique (« Parker, le Steve Austin des années 2000 ») ? Parker, l’Arnaque du Siècle (« nom de code : KGB007-13° ») ?

La découverte de la France en 1967 se fait grâce à sa femme, Patricia, qui étudie le français. Malgré de très maigres moyens (ils logent dans un hôtel très médiocre), c’est dans le quartier latin que l’américain découvre avec horreur que le coca est très cher en France. Patou lui suggère alors de prendre un verre de vin rouge. Il adore de suite, d’autant plus que cela ne lui occasionne aucun ballonnement. Romantisme à l’américaine : « I love this wine, Pat, all the more as it doesn’t make me fart!” En outre, et c’est là que le bât blesse, la preuve est donc faite que Parker n’a aucun goût, puisque je vous laisse imaginer la médiocrité du vin rouge que Parker dégusta en 1967, lui qui était doté de très maigres moyens, qui était inculte en vin, et, qui plus est, dégusta dans l’attrape touristes de quartier latin. « Waoh ! Excellent ce vin, normal c'est un "4 étoiles" ! » Et voilà comment est née la légende… Sans compter que Parker décrètera plus tard aux journalistes que c’est là qu’il a tout compris de la France. Mais fallait-il lire : « Pas moyen de boire du vin convenable dans les bars-restaurants parisiens » ? Dans ce cas, je m’incline.

Style simple et vocabulaire restreint. Les années 70 voient la naissance de nombreux magazines spécialisés pour répondre à un réel besoin d’informer le nombre croissant des amateurs de vin en Amérique. Le plus célèbre de ces magazines est le Robert Finigan’s Private Guide to Wine (1972). En 1977, il est diffusé sur tout le territoire américain et même à l’étranger. Le bi-mensuel California Grapewine est publié dès 1973. Le mensuel Connoisseur’s Guide to California est lancé en 1974. En 1978, Parker rédige le premier numéro de The Baltimore / Washington Wine Advocate. Reprochant le style intellectualisé de certains critiques en vin, Parker opte pour un style simple et un vocabulaire restreint. Parker privilégie donc une expression directe, sans fioriture. Mais le premier numéro souffre d’un style répétitif, d’un vocabulaire limité et de fautes d’orthographes dans les noms de régions viticoles : des carences qui s’améliorent dès le deuxième numéro. Le leitmotiv de l’ancien avocat ? La transparence vis à vis du consommateur et l’indépendance vis à vis des producteurs. Et puis, il y a ce système de notation sur 100 qui séduit nombre d’amateurs et de professionnels. Aujourd’hui, le barème se décline de la façon suivante : 50 à 59 décrit un vin à éviter, 60 à 69, un vin inférieur à la moyenne, 70 à 79, un vin moyen, 80 à 89, juste au-dessus de la moyenne à très bon, 90 à 95, excellents, 96 à 100, exceptionnels. D’où la naissance du dicton : au-dessous de 90, un vin est invendable. Au-dessus, il est introuvable. 

A legend is born. C’est le millésime 1982 qui va propulser Parker au sommet de la critique viticole en même temps qu’elle signera le déclin de certains de ses concurrents, comme Robert Finigan.

En mars 1983, Parker est à Bordeaux pour déguster les 82. Il est étonné par la puissance, la robe sombre et le fruité généreux de ces vins jeunes. Il comprend immédiatement qu’il a affaire à un millésime grandissime, l’année la plus grandiose pour le bordelais depuis 1961 comme il le couche dans le Wine Advocate. Robert Finigan fait l’éloge des 1982 dans un premier temps, avant de les trouver « étranges », de se rétracter et de conseiller à ses lecteurs de se rabattre sur les 1980 « plus charmeurs » et sur les « superbes » 1981. Au Wine Speactator, on estime que les 79 représentent les « meilleures affaires ». Dans l’ensemble, les critiques américains dénigrent les 82, qu’ils qualifient de « californiens ».

Les archives de Haut-Brion rassurent Parker puisqu’elles confirment que les 1929 suscitaient dans leur petite enfance les mêmes interrogations que les 1982. Il réitère alors ses conseils d’achat, conseillant à ses lecteurs d’en acquérir autant que leur moyens le leur permettent, déclenchant une frénésie chez les collectionneurs américains. Consommateurs et professionnels s’intéressent de plus près à Parker. On est au cœur d’une bataille d’opinion.

Au final, entre 1983 et 2002, le prix des 1982 a augmenté de 2012%. Pour la première fois, Parker se distingue, non seulement par ses qualités de dégustateur, mais aussi par le pouvoir qu’il exerce sur la marché. En 1990, le PrivateGuideToWine de Finigan cesse de paraître…

Quoi qu’il en soit, à la lecture des commentaires radicalement différents d’éminents dégustateurs sur le Pavie 2003, un bordeaux dont l’inculte que je suis n’avait jamais entendu parler auparavant, qu’est-ce qui fait que l’on doit plus donner raison à l’un qu’à… Parker ? Ce dernier est dithyrambique, attitude dite « classique » chez lui. Il voit dans ce Pavie « une réussite hors norme (…), l’un des trois 2003 les plus grandioses de la rive droite. » Rien que ça. James Lawther du Decanter est technique et très objectif : «Un nez riche de fruits confits noirs nuancé de chêne vanillé aux notes de réglisse. » Si Michael Broadbent vante « un nez profond, extraordinaire » il insiste cependant sur des « arômes et des nuancés de goudron ». Enfin, Clive Coates, de The Vine, nous livre un verdict sans détour, si ce n’est par Monkton, village natif de Parker, pour lui passer le bonjour : « Quiconque pense que ce vin est bon devrait se faire greffer un cerveau et un palais. Le spécimen en question sera tout simplement comme étant imbuvable. » CQFD.

Chose certaine : l’amateur de vin - je veux parler de celui qui aime les vins de France et de Navarre, à distinguer de celui qui ne connaît que le vin rouge fait chez les girondins - s’agace de la trop grande part réservée au bordeaux dans cette ouvrage. Si ce n’est pour faire référence au fait que Parker est banni de Bourgogne, qu’il apprécie le Châteauneuf-du-Pape et les vins d’Alsace, aucune expérience avec des vins d’autres régions n’est mentionné. On s’étonne également de l’absence totale de référence totale aux vins blancs. Quid des Condrieu, des Chablis, des Pouilly Fuissé et Fumé, des Sancerre ? Manifeste reflet de la culture Parker, Anatomie d’un Mythe est surtout éloquent par les régions qu’il n’aborde pas, tout du moins, dont Parker n’éprouve que peu d’intérêt. De là à dire que Parker est une bille.

Les phrases en italiques sont, bien entendu, tirées de l'ouvrage d'Hannah Agostini, Robert Parker, Anatomie d'un Mythe, aux éditions Scali.

Commentaires

Un livre à lire, comme le guide Parker. Après on fait ce qu'on en veut mais on parle en connaissance de cause comme vous le faîtes.
Interview de l'auteur sur www.yoocuisine.tv

Écrit par : Guillaume | mercredi, 21 novembre 2007

je suis aussi en train de lire le fameux livre mais je suis moins avancé que vous. A trop rentrer dans les détails je trouve que l'auteur délaye beaucoup... En revanche elle précise bien, contrairement à ce que vous laissez penser, que Parker est incontestablement doué de capacités de dégustation hors pair.
L'aspect du livre que je retiens est la description des liaisons dangereuses que Parker entretient avec certains producteurs, bafouant ainsi son ethique d'indépendance. Cet aspect bien documenté permet d'élargir la réflexion et de sortir de l'anecdote pour méditer sur l'ambiguité de la critique oenologique.

Écrit par : hugues | mercredi, 21 novembre 2007

Je parle de ses "qualités hors normes de dégustateur" même si j'aborde ses premiers contacts avec le vin avec un certain humour, car il y a fort à croire que Parker n'a pas goûté des choses grandioses les premières années. Je ne suis qu'un modeste dégustateur et PArker semble en effet doté de capacités assez extraordinaires. On est quand même en droite de se poser des questions sur ses dégustations de 9h à 18h, non stop. Sur ces centaines de vins goûtés dans un week-end... C'est tout simplement ahurissant!
L'ambiguité de la critique oenologique est un problème très intéressant, vous avez raison. Je sais pertinemment que, personnellement, je n'arrive pas à aimer le vin d'un viticulteur antipathique! Ca ne veut pas dire que le vin des "gentils" vignerons est systématiquement bon, non plus. Ce que je veux dire, c'est qu'on est fatalement influencé par les conditions de dégustations.
Bien à vous,

Écrit par : vinsurvin (la rédaction) | jeudi, 22 novembre 2007

Enfin sa réputation n'est plus à faire !!


http://action.metaffiliation.com/suivi.php?mclic=S3BC24539B119

Écrit par : vini | vendredi, 23 novembre 2007

Bonjour.
Il me semble utile d'apporter quelques précisions sur cette Annah Agostini. Le livre qu'elle a écrit sur Robert Parker possède clairement un côté règlement de compte, car un contentieux oppose les deux individus. Mme Agostini a trempé dans l'affaire Geens, un des nombreux scandales étouffés du Bordelais. Brièvement, l'affaire consiste en une gigantesque arnaque aux vins trafiqués menée par un entrepreneur belge qui a écoulé de la piquette trafiquée estampillée Bordeaux dans les suprermaché du nord de l'Europe pendant des années avant d'être dénoncé par sa comptable. Mme Agostini était, en plus d'être l'assistante de Parker, consultante pour le groupe Geens et aurait fait payé Geens pour le mettre en relation avec Parker afin que celui-çi note ses vins (évidemment des échantillons sélectionnés et pas ceux propposés dans le commerce.) Après avoir découvert la supercherie, Parker a renvoyé Agostini et ne travaille plus depuis avec elle.
Tous ces faits sont-ils précisés dans la préface de son livre?

Écrit par : nono | jeudi, 29 novembre 2007

Bonjour Nono,

Quelles sont vos sources SVP?

Fabrice.

Écrit par : vinsurvin (la rédaction) | jeudi, 29 novembre 2007

Je viens en soutien de Nono et de toute la profession informée de cette histoire pour préciser 2 choses :
- le Mr Agostini est avocat
- l'affaire Geens étant en train d'être jugée, la présomption d'innocence durera et couvrira tous les inculpés de cette affaire jusqu'à ce que les jugements soient définitifs (donc une fois appel et cassation passés)
- pleins d'articles disponibles sur le net en français et anglais

- je suis choquée que tous ceux qui parlent de ce livre ne parlent jamais du contexte assez spécial qui le précède et qui pourrait éclairer le lecteur
Nanou

Écrit par : nanou | lundi, 03 décembre 2007

Les commentaires sont fermés.

 
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