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mardi, 09 janvier 2007

Champagne!

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    "Ecoutez, pas que nous ayons marre du champagne, (Jean-Philippe a fait son stage ESEC chez Veuve Cliquot!), disons que..."

A ces mots, Yvonne Le Ful, richissime baronne ayant fait fortune "dans les affaires", s'interrompit, saisit sa coupe de champagne dans sa main la plus ornée de bagues, l'approcha de sa bouche (elle n'avait pour ainsi dire pas de lèvres), trempa ces minuscules dernières, prit un air circonspect, puis satisfait, posa son verre, s'éclaircit la gorge et poursuivit dans un silence que seule la grosse horloge rococo ne vint troubler, d'un "ting" annonçant la demie-heure.

    "Qu'étais-je entrain de dire? Diantre, je perds la mémoire!" dit-elle en s'épenchant sur le jeune Hubert de Vaul-Lessac.

    "Vous disiez que que vous n'êtes pas tout à fait lasse du champagne mais que..."

La maîtresse de maison l'interrompit sans même s'excuser de son manque de tact, et continua sa théorie.

   "C'est cela, oui. Le champagne, disais-je. Disons que pour apprécier ses bulles, il faut savoir sortir de la sienne!" Puis elle s'esclaffa, prenant ses invités à partie. "Ses bulles, la sienne, sortir de sa bulle... n'est-ce pas là une belle marque d'esprit?"

De concert et de façon convenue, les invités se mirent à pouffer. Tous sauf un. Henri Lavigne, l'homme à tout faire de Madame Le Ful. Affligé par le spectacle qui s'offrait à lui et usé par le narcissisme de son employeur, l'homme dans le style gentleman farmer, se leva et s'excusa d'avoir à quitter cette délicieuse assemblée (bien que "fine équipe" eût été plus approprié si on était prêt à lui pardonner ce léger écart de langage), car il devait se rendre en Champagne, afin de finaliser un accord avec un grand groupe Indien.

   "Ah, les affaires! La passion d'Henry! Mais, cela me revient, n'étiez-vous pas sur le point de nous débarrasser de ce vieux manoir en Toscane afin d'acquérir un château dans le bordelais?" l'interrogea Yvonne en prenant bien soin que l'assemblée l'écoutait.

    "Effectivement, madame, les procédures sont en cours." Répondit non sans gêne l'homme longiligne, aux joues creusées et au teint blaffard.

     "Ce faquin! Il ne me dit rien! Quel dommage d'avoir à se séparer d'un si beau site. Vraiment, cela me fendra le coeur. Enfin bon, puisqu'il doit en être ainsi."

     "Vous serez ravie du résultat, madame. Les contacts progressent.  Pour l'heure, je crains qu'il ne me faille prendre congé de vous et de vos amis, madame," dit-il, s'excusant presque, "la route est longue jusqu'Epernay."

     "Faites, Henry, faites!" Puis elle lui fit signe de se pencher vers elle. "Et n'oubliez pas de me tenir au courant pour notre petite affaire, mon bon Raisin," lui glissa-t-elle en le retenant par le bras mais sans prendre la peine de se lever.

     "Notre ami a promis de me ramener  six caisses de Dom Pérignon 1959," chuchotta-t-elle à l'assemblée qui prit un air intéressé mais ne sembla manifestement pas comprendre de quoi il en ressortait vraiment. L'homme lui adressa un regard complice et lui baisa la main avant de saluer les quelques convives, qui, à leur tour, adressèrent leurs "bonne route!" et autres "au plaisir!" avec l'hypocrisie dont il faut faire preuve en pareille situation. 

     "Au fait, quand serez-vous de retour parmi nous mon Raisin?"

     "Dès potron-minet, madame."

     "Soit! Et ne soyez pas trop fesse-mathieu en Champagne, il me les faut ces flacons, il me les faut!"

Monsieur Lavigne, "Raisin" effectivement comme cette chère Yvonne l'appelait (lui la surnommait secrêtement "le fut"), était déjà dans le hall de la "mansion" lorsqu'il entendit résonner un "Et bonne route!" Et bonne route, se répéta-t-il, mimant le visage de sa patronne. Cela faisait trente ans qu'il travaillait pour elle. Si le travail en lui-même était agréable (nombreux voyages, dégustations diverses et variées, bon salaire, logé, nourri, blanchi...), nombreuses étaient les situations qui le mettaient hors de lui, notamment lorsqu'elle le prenait pour son faire-valoir. Combien de fois ne s'était-il pas avoué vivement le moment où elle sera six pieds sous terre. Combien de fois s'était-il entendu dire "pourquoi donc n'est-ce pas elle qui a avalé ce satané bouchon?"

Madame Le Ful courait les mondanités et ne manquait pas une occasion pour organiser une réception. Fût-elle futile. Cela ne se produisait d'ailleurs jamais sans une certaine émotion. Mais la fête pansait ses peines et ses doutes, et permettait, au moins, de passer le temps, qu'elle trouvait long depuis la disparition tragique de son époux. Feu Philippe Le Ful, fameux philosophe, avait en effet quitté ce monde dans d'atroces souffrances après qu'un bouchon de champagne lui eût perforé l'oesophage et l'eût étouffé.

     Quelques temps plus tard, alors que l'affaire dans le bordelais venait d'être finalisée, Yvonne Le Ful organisa une soirée tout ce qu'il y eut de plus simple. Accompagnées de quelques gâteries de chez Le Nôtre, l'occasion pour elle de déboucher quelques Dom Périgon 1959.

     "Raisin!", s'écria-t-elle après avoir constaté que tous ses invités étaient arrivés. "Champagne!"

Monsieur Lavigne revint des cuisines avec un magnum de Dom Pérignon 1959 et s'attela à assurer le service.

     "Faites-nous sauter ce bouchon, Raisin! Mes amis, j'ai la joie de vous faire savoir que je viens d'acquérir un château dans le Médoc!"

     "Splendide!", s'écria celui que Monsieur Lavigne surnommait le bouffon, à savoir, Hubert.

Quelques applaudissements et un brouhaha retenu vinrent ponctuer l'adjectif du jeune courtisan.

     "Et attendez, ce n'est pas tout!", poursuivit-elle. Elle essaya en vain de se retenir de rire. Mais, ivre de bonheur, des "Ah, ah, ah!" lui échappèrent.    

A ce moment là un grand "pop!" se fit entendre, la salle sursauta et produisit un "oh..." de surprise mêlé de joie, puis se tourna vers Monsieur Lavigne, qui fit un pas en arrière, surpris par la puissance de l'explosion du bouchon. Ce dernier ricocha contre le plafond, frappa le mirroir posé sur la grande cheminée et finit sa course en un lieu que d'aucuns ignorèrent, a priori. C'est alors qu'on entendit un "Arrrgh..." comme si quelqu'un était en train de s'étouffer. Tous les regards se tournèrent de concert vers la baronne. Elle se tenait la gorge et était déjà rouge écarlate. Médusés, les invités ne purent que constater qu'elle venait d'avaler le bouchon et qu'elle était, effectivement, en train de suffoquer. Le jeune Hubert voulu la secourir mais sous le coup du bouchon de champagne, le grand miroir se décrocha du mur et finit sa course sur la tête de la baronne. Qui s'écroula sous les quelques centaines de kilos de cette pièce d'antiquité.     

Un grand silence envahit la salle. Les invités se tenaient de marbre, comme pétrifiés par le spectacle qui venait de s'offrir à leurs yeux. Suivis par trois hommes, Hubert se précipita vers le miroir, qu'ils dégagèrent du corps inanimé de la baronne, tant bien que mal. Hubert sentit le poul de la pauvre dame, tourna la tête vers Monsieur Lavigne et lui signifia d'un signe de la tête que c'en était fini.

Monsieur Lavigne leva alors doucement la bouteille de champagne vers le plafond et s'écria: "Champagne!"

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