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vendredi, 27 octobre 2006

Le Majordome.

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Le thème avait déjà été abordé dans VINSURVIN en juin. C'est en relisant cette délicieuse nouvelle de Roald Dahl intitulée The Butler (le Majordome), que le thème du vin dans la musique et la littérature m'est revenu. Ecrite par l'auteur de Charlie et la Chocolaterie, The Butler est l'histoire de ce richissime homme d'affaires anglais, George Cleaver, qui vient de gagner "son premier million de Livres" et se met en tête de faire partie de la haute bourgeoisie londonienne. Pour "entrer dans le rang" les Cleavers décident donc d'acquérir une "élégante maison londonienne", un chef français (M. Estragon) et un marjodome anglais, Tibbs, dont les services sont fort onéreux. Diners et réceptions sont alors donnés à tour de bras. Sauf qu'un rang, cela ne s'achète pas, cela s'acquiert.

(...) Cependant, ces réceptions n'étaient jamais des réussites. Il n'y avait pas d'ambiance, pas d'étincelles pour faire prendre les conversations. Ca manquait de classe. Pourtant, la nourriture était superbe et le service irréprochable.

"Bon sang mais qu'est ce qui cloche dans nos dîners, Tibbs?" demanda M. Cleaver au majordome. "Pourquoi les gens ne se décontractent-ils pas, ne se lâchent-ils pas?"

"Tibbs inclina la tête d'un côté et leva les yeux en direction du plafond. "J'espère, Monsieur, que vous ne serez pas offensé si j'émets une petite suggestion."

"De quoi s'agit-il?"

"C'est le vin, monsieur."

"Qu'y a-t-il au sujet du vin?"

"Et bien, monsieur, Monsieur Estragon sert de la nourriture exquise. Et, la nourriture exquise se doit d'être accompagnée de vins exquis. Or, vous la servez avec un vin espagnol piètre et bon marché." 

"Alors, pourquoi donc ne pas me l'avoir dit auparavant, espèce de crétin!" s'écria M. Cleaver. "Je ne manque pas d'argent. Je suis prêt à leur servir le meilleur fichu vin qui soit si c'est ce qu'ils veulent! Quel est le meilleur vin au monde?"

"Les plus grands "châteaux de Bordeaux" monsieur," répondit le majordome, "Lafite, Latour, Haut-Brion, Margaux, Mouton-Rotschild et Chaval Blanc. Et ceux  issus exclusivement des plus grands millésimes, qui sont, à mon humble avis, 19O6, 1914, 1929 et 1945. Cheval Blanc 1895 et 1921 furent magnifiques également, ainsi qu'Haut-Brion 1906."

"Achetez-les tous!" dit M. Cleaver. "Remplissez-moi-moi cette fichue cave de haut en bas!"

"Je peux toujours essayer, monsieur" dit le majordome. "Mais des vins de cette qualité s'avèrent extrêmemnt rares et coûtent une fortune." 

"Je m'en contrefiche de ce qu'ils coûtent!' dit M. Cleaver. "Allez donc me les acheter!"

C'était plus facile à dire qu'à faire. Nulle part en Angleterre ou en France Ribbs ne pourrait trouver des vins de 1895, 19O6, 1914 ou 1921. Toutefois, il réussit à mettre la main sur des 29 et des 45. Les factures furent astronomiques. En fait, elles étaient si énormes que même M. Cleaver dût s'assoir pour constater. Mais son simple intérêt pour le vin se transforma en un enthousiasme éffréné après que le majordome lui ait suggéré que connaître le vin était un atout social considérable. M. Cleaver acquit des livres sur le sujet (...). Il en apprit beaucoup également au contact de Tibbs en personne. (...)

Le moment venu, M. Cleaver commença à se prendre pour un expert en vin, et, inévitablement, il fut d'un profond ennui. "Mesdames et messieurs," annonçait-il à table, un verre de vin à la main tendu en l'air, "ceci est Margaux 1929! La plus grande année du siècle! Un bouquet fantastique! Des arômes de primevères! Et, relevez surtout le goût en finale et comment ces légères traces de tannins donnent au vin cette splendide qualité astringente. Fantastique, n'est-ce pas?"

En règle générale, les invités acquiesçaient d'un signe de la tête, sirottaient leur vin et marmonnaient quelques louanges, mais c'était tout.

"C'est quoi le problème avec ces andouilles?" demanda M. Cleaver à Tibbs après que cela se fût produit à quelques reprises. "Est-ce qu'aucun d'entre eux n'apprécie le vin?"

Le majordome pencha sa tête sur le côté et leva les yeux en l'air. "Je pense qu'ils seraient en mesure de l'apprécier, Monsieur," dit-il, "si seulement ils pouvaient en sentir le goût. Ce qui est chose impossible. 

"Bon sang mais qu'est-ce que vous voulez dire par "si seulement ils pouvaient sentir le goût"?"

"Je crois savoir, Monsieur, que vous avez indiqué à M. Estragon de mettre du vinaigre dans la sauce de salade en grande quantité."

"C'est quoi le problème? J'adore le vinaigre."

"Le vinaigre", dit le majordome, "est l'ennemi du vin. Il détruit le palet. La sauce de salade doit être composée d'huile d'olive pure et d'un filet de jus de citron. Rien d'autre."

"Foutaises!" dit M. Cleaver.

"Soit, monsieur"

"Je vous le répète Tibbs. Vous racontez des âneries. Ca gâche pas mon palet, le vinaigre!" 

"Et bien vous avez beaucoup de chance, monsieur," murmura le majordome, tout en se retirant de la pièce.

Ce soir là, à table, l'hôte commença à se moquer de son majordome devant les invités. "Monsieur Tibbs", dit-il, "essaie de me faire croire que je ne peux pas sentir le goût du vin si je mets du vinaigre dans la sauce de salade. N'est-ce pas, Tibbs?"

"Oui monsieur." Répondit Tibbs, l'air grave.

"Et je lui ai dit foutaises. N'est-il pas Tibbs?"

"Oui monsieur."

"Pour moi," continua M. Cleaver, tout en levant son verre, "ce vin a exactement le goût d'un Château Lafite 45, et de surcroît, c'est un Château Lafite 45." 

Tibbs, le majordome, se tenait immobile et droit près de la desserte, le visage pâle. "Si vous me le permettez, Monsieur, ceci n'est pas un Château Lafite 45."

M. Cleaver sursauta sur sa chaise et  regarda le majordome droit dans les yeux. "Bon sang, mais qu'est-ce que vous racontez Tibbs?", dit-il, "et ça, c'est pas du Lafite 45?" demanda-t-il en montrant les bouteilles vides restées sur la desserte, et qui avaient été décantées comme de coutume avant le dinner. (...)

"Il se trouve, monsieur," dit calmement le majordome, "que le vin que vous êtes en train de boire, est ce vin espagnol infâme et bon marché que vous serviez jadis."

M. Cleaver regarda le vin dans son verre, puis le majordome. Le sang lui montait à la tête, sa peau devenait écarlate. "Vous mentez, Tibbs!", dit-il.

"Non monsieur, je ne ments pas," rétorqua le majordome. "D'ailleurs, je ne vous ai jamais servi autre chose que ce rouge espagnol depuis que je suis ici. Il semblait tellement vous convenir."

"Je n'y crois pas!" s'écria monsieur Cleaver en direction de ses invités. "L'homme est devenu fou."

"Il est essentiel," dit le majordome, "de prêter aux grands vins une infinie révérence. Il est tout à fait incongru de servir trois ou quatres cocktails avant le dîner, comme vous tous le faites. Et quand vous arrosez votre plat de vinaigre, autant boire de l'eau de vaisselle."

Dix visages enragés autour de la table fixèrent le majordome. Il les avait vraiment pris au dépourvu. Ils en restaient sans voix.

"Ceci," dit le majordome se saisissant d'une des bouteilles et faisant délicatement glisser son doigt le long de celle-ci, "ceci est la dernière 1945. Les 1929 sont déjà bus. Des vins somptueux. Monsieur Estragon et moi-même les avons apprécié intensément."

A ces mots, le majordome se courba et quitta la pièce d'un pas assez lent. Il traversa le hall, sortit de la maison par la porte principale et retrouva dans la rue Monsieur Estragon, qui était en train de charger leurs valises dans le coffre de leur petite voiture.

The Butler, de Roald Dahl, Ten Short Stories, Penguin Student Edition. Traduction: Fabrice Le Glatin.

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