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dimanche, 20 mai 2007

Service (mal) compris

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Cecilia-Ann, Monte Carlo, 1954.

"Non mais regarde moi ça!" me chuchotta un jour Cecilia-Ann tout en pointant du doigt un verre de Puligny-Montrachet 1989 que le sommelier du Velouria venait de nous servir. Cecilia-Ann, une collègue avec qui j'entretins des relations amicales pendant trois années et demie, avait beau être américaine, elle avait, en matière vinicole, ce qu'il conviendrait d'appeler de la bouteille.

"Je sais, la couleur est magnifique", lui répondis-je.

"Je ne te parle pas de la couleur, nerd!" me dit-elle. "Je te parle du service!"

En fait, j'avais bien remarqué: le verre - à Bourgogne - était rempli au 3/4, constituant de fait une erreur de service. Mais sur le coup, je n'avais pas réalisé que Cecilia-Ann faisait référence à cet aspect du service car il est impossible que quelqu'un - quiconque - ne soit aussi concerné que moi par ces détails qui font la qualité d'un service. Et fatalement, d'une soirée.

Je suis persuadé que certains serveurs ou patrons de restaurants désignent un client bouc émissaire par service afin de mettre un peu de piment dans leur travail. Ce couple qui entend passer une bonne soirée en sera pour ses frais. Et j'ai souvent l'impression que le couple, c'est moi. Quelques conseils pour bien énerver un magnaco-gastronome.

Le premier cas de figure porte sur le serveur en tant que tel et plus précisément sur ses conseils oenologiques.

Dans un premier temps, nous pensons avoir choisi nos plats. Nous avons fait en sorte de prendre tous deux le même type de mets afin de choisir une bouteille qui s'accordera (parfaitement) avec ces derniers. Essayez une fois (chez vous!) de manger  du poisson avec du vin rouge: si vous ne connaissez pas encore le goût de l'iode, l'expérience est édifiante!

"Vous avez fait votre choix messieurs, dames?" nous interroge le maître d'hotel, posant son regard sur celui de ma partenaire.

"Pour moi, ce sera le caneton aux deux pommes soufflées et sa valentinoise."

"Très bien, excellent choix madame. Et pour monsieur?"

Très bien, excellent choix madame. Et pour monsieur? Sa voix nasillarde raisonne dans mes oreilles et je trouve qu'il en fait déjà trop. Va pas falloir qu'il se plante sur le vin. "Le carpaccio de Canard à l'ananas et au gingembre".

"Très bien" fait-il en prenant note - prétextant la décontraction mais raturant nerveusement le mot "carpaccio". Me trouve-t-il un peu retord? Pense-t-il que son bouc émissaire ne sera pas facile à faire mijoter ce soir? Quoiqui'l en soit, il semble que je vienne de marquer un point.

"Avez-vous choisi quelquechose à boire?" nous demande-t-il, respectant scrupuleusement la litanie du bon service. Puis, se penchant vers moi, il me chuchotte presque à l'oreille: "Permettez-moi de vous conseiller le Chateau Brun Despagne 1992. Il est fa-bu-leux!"

Ca y est. Il me conseille! Non, mais, écoutez-moi ce philistin! Il me fatigue. Il m'agace. Il m'exaspère. En une seule phrase, il a trouvé le moyen de réunir les trois arguments les plus rédhibitoires qui soient lorsque l'on me conseille un flacon. Un: j'abohrre le Bordeaux. Deux: 1992 est une année exécrable. Trois: "fabuleux" est l'adjectif le plus ringard qu'il y ait pour qualifier un vin.

"Vous n'auriez pas un Pécharmant par hasard?", je demande, les yeux encore sur la carte avant de les lever et de lui adresser mon plus beau rictus.

"Oh, Monsieur a de l'humour je vois! Heu... Qu'est-ce à dire?"

"Un vin du sud-ouest. Pour aller avec le canard. Le Pécharmant. Quoi."

"Oh, je crains que non Monsieur. Mais le Chateau Brun est très bon."

Vous avez des caisses à refourguer ou vous avez des actions sur votre Chateau Brun? Ai-je envie de lui demander.

"On va prendre le Château Toumillon. 1989" Ce Graves de chez Marie-France Sevenet-Lateyron conviendra parfaitement.

Le deuxième cas de figure porte sur le service du vin.

Lorsque la bouteille commandée arrive débouchée sur la table, je ne puis m'empêcher de lever la tête en direction du serveur afin d'attirer son attention, espérant  m'entendre dire: "Quelquechose ne va pas Monsieur?". Malheureusement, dans ce cas de figure, le serveur s'empresse de tourner les talons et de s'intéresser à la table voisine: "Tout s'est bien passé messieurs, dames?"

"C'est pour l'aérer, darling," me console Cecilia-Ann.

"Ce n'est pas pour l'aérer, Cecila!", lui retorque-je, feignant l'humilté.

 "Ann. Cecilia-ANN," corrige-t-elle, agacée.

"Oh, pardon, honey! La technique est bien connue! Pour ne pas gaspiller ou perdre de l'argent, on prend l'entonnoir et on gave une bouteille des restes de la veille." lui réponds-je essayant vainement de contenir un agacement grandissant.

Au terme de ce dîner qui se sera somme toute très bien déroulé (le Graves était parfait), notre serveur, qui ne sera pas tout à fait tombé sur le "pigeon" qu'il aurait souhaité griller, réussira un dernier tour de passe-passe en comptant non pas une mais deux bouteilles de vin!

"Oh, pardon, Monsieur, manifestement il y une erreur, je suis terriblement confus. Mais que puis-je faire pour réparer cette grossière erreur?"

Vous taire et nous laisser partir.

 

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